« Fin de partie » de Beckett au théâtre de la Madeleine

La mise en scène d’Alain Françon de Fin de partie de Beckett est tout simplement juste. Il n’y a pas de parti-pris, de choix transcendants ou d’interprétation révolutionnaire. Il y a simplement Hamm, Clov, Nagg et Nell sur scène, les objets indiqués par Beckett, et son texte, mis à l’honneur par ce souci de fidélité.

L’espace est fait de trois murs gris qui montent haut, percés par deux fenêtres et une porte, qui donne sur la cuisine. Clov débarque claudiquant et courbé en angle droit, tournant autour d’objets ensevelis de draps blancs. En-dessous de ces draps, ce sont Hamm, qui trône au milieu, et ses parents, Nagg et Nell, dans leur poubelle sur l’avant-scène côté jardin.

Après quelques onomatopées, les premières paroles échangées sont saccadées, comme si le langage souffrait lui aussi de l’arthrose et de la vieillesse. Les syllabes sont détachées jusqu’à perdre leur sens et les jeux sonores monopolisent l’ouïe à défaut de signifier. Petit à petit, la langue se fait plus fluide, comme un muscle endolori qui se détend.

Les quatre personnages enfermés dans cet espace souffrent physiquement, mais ce n’est que le reflet de leur inertie morale. Les échanges ne sont que la répétition du même et le seul contact avec l’extérieur se fait à l’aide de l’escabeau et de la lunette braquée à travers la fenêtre. Le temps s’est arrêté à l’orée de la mort, et même elle se fait attendre.

Tout tourne autour de Hamm, l’aveugle, interprété sublimement par Serge Merlin. Pris entre ses angoisses et ses éclairs d’espoir, entre sa fin certaine et le passé qui l’emprisonne, il gesticule sur sa chaise, impotent, et manipule sa couverture et sa calotte. Ses mains aux doigts effilés sont ce qui vit le plus en lui, et viennent se substituer à son regard caché par des lunettes noires.

Ses parents font des apparitions furtives du fond de leur poubelle. Nagg, incarné par Michel Robin, est la figure parfaite du petit vieux infantile, obnubilé par sa bouillie et sa mâchoire édentée. Avec Nell, sa femme, il ravive le passé, ne sachant plus comment l’interpréter et préférant le rire au reste.

Quant à Clov, il est le plus énigmatique. Jean-Quentin Châtelain, par son jeu déroutant, cherche à saisir la complexité du personnage. Recueilli par Hamm et soumis à ses moindres désirs, il se sent incapable de partir. Il est le seul à se mouvoir de la pièce principale où tout se joue, à la cuisine, d’où sortent la lunette, l’escabeau, le chien en peluche à trois pattes, la gaffe et les draps.

Il est pris lui aussi dans cette immobilité, ce temps mort qui précède la mort. Sa relative jeunesse le rend peut-être encore plus désabusé et il annule tous les échappatoires de Hamm. Quand celui-ci lui demande, illuminé « On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ? », il répond par le sarcasme.

Au bout de cette journée, où rien n’a pu extraire les personnages ou permettre à Hamm de créer du neuf, Clov semble décidé à partir. Le rideau se referme lentement sur son corps vrillé vers la sortie, mais figé. La partie qui a été joué sera probablement à l’identique le lendemain. Ce que l’on a vu est un présent éternel.

La pièce n’est pas optimiste, c’est certain, mais le public rit, malgré tout. L’absurde poussé à l’extrême est intenable, le spectateur  ne peut adhérer à la dénonciation que jusqu’à un certain point. Mais caricaturer cet état et jouer avec les frontières du théâtre en fait quand même prendre conscience – jusqu’aux applaudissements où les comédiens redeviennent valides, se redressent et délaissent leur masque.

F.

HAMM – Fais-moi faire un petit tour. (Clov se met derrière le fauteuil et le fait avancer.) Pas trop vite ! (Clov fait avancer le  fauteuil.) Fais-moi faire le tour du monde ! (Clov fait avancer le  fauteuil.) Rase les murs. Puis ramène-moi au centre. (Clov fait avancer le  fauteuil.) J’étais bien au centre, n’est-ce pas ?