« Coma » de Pierre Guyotat au Théâtre de la Ville

Au Théâtre de la Ville, Patrice Chéreau s’empare une nouvelle fois du « je » de Pierre Guyotat, ce « je » qui pèse sur l’écrivain contemporain, et dont il cherche à se débarrasser par l’écriture. Ce spectacle ambigu, entre lecture et interprétation scénique, est une plongée dans Coma, œuvre profondément personnelle de Guyotat. 

Dans ce roman autobiographique, l’auteur retrace des épisodes de sa vie adulte, marqués par la maladie et la dépression d’une part, et par l’écriture et la création de l’autre. L’œuvre révèle à quel point ces deux pans de sa vie sont incompatibles. Si l’écrivain se refuse à opposer écriture et vie, il est dans l’incapacité de concilier écriture et maladie.

Cette bipolarité de sa vie se retrouve au niveau de son style, dans l’apposition du trivial et du cru des récits de ses aventures homosexuelles, et d’élans lumineux au détour de réflexions pénétrantes sur le monde. Quel que soit le registre employé, ce qui prime est une langue simple, claire, qu’il veut comprise de tous, et caractérisée par un rythme tout particulier.

Coma dévoile l’intimité physique et mentale de l’homme, mais aussi l’intimité de l’auteur en phase de création, cette création qui est chez lui pharmakon, à la fois poison et remède. Le mal-être avec lequel il lutte est contrasté par le récit de ses rencontres, de ses amitiés précieuses et de ses déplacements, grâce auxquels il se ressource et réussit à survivre.

A défaut de son moi, c’est le corps de Guyotat qui surplombe son écriture, qui en est le fantôme omniprésent. C’est bien évidemment cette dimension charnelle qui attire ses œuvres, et en particulier Coma, à la scène. Patrice Chéreau s’offre comme support de cette langue organique, seul sur le grand plateau du Théâtre de la Ville mais démultiplié par ses propres ombres, avec une sobre chaise comme unique compagne.

Ici acteur, sous la direction de Thierry Thieû Niang, il ne cède pas au pathos, à la douleur et à la violence du propos, suivant là la ligne de Guyotat lui-même, quand il fait des lectures de ses textes. Dans son oscillation entre énonciation et jeu, le texte trouve corps, s’en détache parfois, s’identifie à lui ou s’en évade, comme à partir d’un tremplin pour l’imaginaire. Il en va de même pour le script qui lui sert de support, et qui prend parfois les contours d’un manuscrit.

La légère déformation du pied gauche de Chéreau, sa prononciation parfois chuintante, sa transpiration qui apparaît et s’estompe grâce à la toile de sa chemise ne manquent pas de renvoyer au corps abîmé de Guyotat, présent à chaque page, et à son bégaiement d’enfance. Pourtant, c’est davantage sa voix que son corps qui exprime la fragilité et l’hypersensibilité. Les rapports de force s’inversent sur scène pour être mieux rendus à la perception des spectateurs.

L’œuvre du grand auteur contemporain qu’est Pierre Guyotat est ainsi mise en voix et en corps par Patrice Chéreau, qui se met humblement en retrait et s’efface au service d’une langue, d’un verbe, qui sont vie.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Coma », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.

Tant de vies individuelles, collectives, dont je suis exclu, moi qui depuis l’enfance ne peux me faire à ce fait qu’on ne peut dans le temps d’une vie humaine embrasser chacune des milliards et millions de vies humaines en cours, en cours de naissance, qui ne peux voir une fenêtre allumée sans éprouver le regret, la rage de n’être pas l’un ou l’une de ceux qui y vivent – et y lampent la soupe. A quoi s’ajoutent les milliards de milliards de vies dites animales, à vivre, à périr, à « naître » alors…

On ne pourrait me guérir que de ne plus écrire, mais je ne me plains jamais du reste. Toute ma joie de vivre se tient dans cette tension et ce va-et-vient, ce jeu intérieur entre un mal que je sais depuis l’enfance être celui de tous les humains à la fois, à savoir n’être que cela, humain dans un monde minéral, végétal, animal, divin, et une guérison dont personne ne voudrait, qui me priverait, en cas de réussite, de tout courage, de tout désir, de tout plaisir d’aller toujours au-delà, en avant – et dont par intérêt bien compris depuis longtemps, je ne veux pas.