« Les Diaboliques » de Barbey d’Aurevilly

Derrière ce titre qui annonce un récit misogyne, sont regroupées six nouvelles, mettant aussi bien en scène des hommes que des femmes, liés par d’obscurs liens. La clarté n’est pas de mise non plus dans la façon dont nous sont contées ses intrigues, et c’est là un des ressorts majeurs du livre, qui contient de délicieux artifices dans la forme.

Loin d’être aussi noires que les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, ces histoires ont de nombreux échos auprès des contemporains de l’auteur, que ce soit Dumas Fils avec La Dame aux Camélias ou un peu plus tôt Balzac et sa Duchesse de Langeais. On y trouve l’amour interdit, la tension entre mysticisme et dépravation, et le bonheur jamais conquis.

Les caractères dessinés, tout en extrêmes et en superlatifs, semblent enlacer les récits entre eux. La représentation toute particulière de la femme, à la fois pure et dominatrice par rapport à l’homme, immorale et pourtant noble, cherche à indigner et à faire rêver le lecteur. Ni tout à fait blâmables, ni tout à fait vierges, elles sont victimes des hommes et s’en défendent comme elles peuvent.

Des personnages intemporels s’inscrivent ainsi dans le patrimoine littéraire : de la mystérieuse Hauteclaire dans « Le bonheur dans le crime », à Rosalba, aussi rouge que blanche, comme le dit son nom, dans « A un dîner d’athées », en passant par la duchesse à la volonté immortelle de « La Vengeance d’une femme ».

Toutes, elles se dévoilent in fine, et révèlent les sentiments les plus puissants qu’elles cachaient au monde, semblant par là défier toute morale. Les hommes n’en sont pas moins remarquables à leurs côtés, ni moins équivoques dans leurs actions. Ce sont des dandys, prêts à écouter les histoires, ou à les vivre.

Les diaboliquesCes nombreux portraits, dressés au gré de descriptions minutieuses, sont grandis par le suspens entretenu par chaque narrateur. A la façon d’Ovide dans ses Métamorphoses, Barbey délègue la parole, et parfois à plusieurs degrés au sein d’une même nouvelle. Il pensait d’abord intituler son recueil « Ricochets de conversation » et c’est bien l’effet rendu par le rythme saccadé des récits.

C’est par ce bouche à oreille que les histoires perdent en précision, là où l’auditoire est avide. La force de ces récits tient à cette suggestion, ces non-dits, qui accroissent le doute. Ce thème est largement entretenu par les nombreux rideaux, les masques, les disparitions, les reflets… Ce choix de narration interposée, à la façon de Diderot dans Jacques le Fataliste, vient enfin alléger des histoires chargées de gestes fatals.

Réussissant le pari de la beauté alliée au scandale, l’œuvre séduit en tous points !

F.

L’alphabet des romanciers, c’est la vie de tous ceux qui eurent des passions et des aventures, et il ne s’agit que de combiner, avec la discrétion d’un art profond, les lettres de cet alphabet-là.

Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris la jouissance du mystère dans la complicité qui, même sans l’espérance de réussir, ferait encore des conspirateurs incorrigibles.

ç’avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le coeur plus qu’il ne le remplit ; qui en prépare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientôt le suivre ; de cet amour d’essai enfin.

Le médecin est le confesseur des temps modernes. Il a remplacé le prêtre, monsieur, et il est obligé au secret de la confession comme le prêtre.

Le moulin des langues, pour tourner à vide, n’en tourna pas moins, et se mit à moudre cruellement cette réputation qui n’avait jamais donné barre sur elle.

Ah ! les plaisirs de l’observateur ! ces plaisirs impersonnels et solitaires de l’observateur, que j’ai toujours mis au-dessus de tous les autres.

J’avais déjà remarqué que les être heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur, comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser…

L’amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout en eux, le sens moral et la conscience.

Les dernières brises de cette soirée d’août déferlaient en vagues de souffles et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-tête, pour arriver chargées de nouveaux parfums et d’effluves virginales, prises à ce champ de têtes radieuses, et se briser contre ce front cuivré large et bas, écueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli.