13 Sep

« Incendies » de Wajdi Mouawad à Chaillot

Dans sa Trilogie, « Littoral », « Incendies » et « Forêt », Wajdi Mouawad mêle au patrimoine commun sa propre histoire, son vécu. Chacune des trois pièces est l’accouchement d’une pensée en gestation, dont les grandes lignes sont la quête identitaire et le voyage initiatique.

« Incendies » est le deuxième volet de l’oeuvre de Mouawad, proposé à Chaillot en cette rentrée. Malgré la durée, 2h40, les places se font vite rares. Une fois lancés, plus un doute, plus une seconde d’ennui. Nous sommes transportés dans une archéologie familiale dont il faut trouver le sens avec Jeanne et Simon.

A la mort de leur mère, le notaire tient à ce que les jumeaux suivent à la lettre le testament. Les voilà investis de deux missions : retrouver leur père qu’ils croyaient mort et leur frère, dont ils ignoraient l’existence. Dans le silence du deuil, le messager se fait l’avocat bavard de la défunte.

Dès lors, c’est un voyage dans l’espace et le temps qu’entreprend Jeanne, la première, mais aussi, quelques années plus tôt, sa mère, Nawal, de sa prime jeunesse à la veille de sa mort. Les époques se croisent, véhiculant la parole et apportant petit à petit des réponses, des pistes.

Le verbe tient une place centrale. Il est celui qui relie les personnages, grâce aux rencontres et aux intermédiaires. Il structure l’espace et vient donner du sens aux chaises et aux escabeaux dans ce rectangle blanc. Après le mutisme du décès, la parole se fait enfin jour et la vérité finit par éclater.

Les phrases surgissent donc de toutes parts, certaines résonnant fort et longtemps. Ici, comme dans la mythologie, la vie, la naissance et la mort, l’amour et la haine, sont abordés à l’aulne d’une histoire sur trois générations. Tels les Atrides, les membres de cette famille s’entredéchirent, se poursuivent et se vengent au nom de l’amour.

Ainsi, les épisodes ne sont pas dépourvus de violence et de cruauté dans la guerre, et de sentiments tout aussi puissants dans la quête. Trouver son origine devient un combat avec soi-même, avec ses peurs et ses dénis. Les jumeaux les dépassent et réussissent à tenir leur promesse, suivant par là la bravoure de leur mère.

Les liens du sang ont vaincu et le polygone familial est rétabli. Les incendies de la haine ont été purifiés à force d’eau, et la pluie finale vient saluer la reconstitution de l’histoire.

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L’universel jaillit à chaque instant : les personnages évoluent, les lieux sont indéterminés, les émotions sont finalement partagées. L’humanité se trouve réunie là, sur scène, à la façon des Antiques qui cherchaient à provoquer la Catharsis.

Dans cette épopée moderne, l’émotion est puissante et les échos nombreux. Outre Œdipe, incontournable, on retrouve la voix d’un autre auteur contemporain : Kateb Yacine. Les éléments de culture tribale, les répercussions des évènements d’une génération sur les suivantes et l’obsession de mêmes thèmes dans différentes œuvres, sont autant de points communs.

L’un comme l’autre partagent le traumatisme d’un exil, d’un combat, d’une culture à reconstruire. Dans les deux cas, l’écriture est un exutoire poignant, un partage qui transcende l’individualité, d’un homme ou d’un pays.

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F.

5 commentaires

  1. F. - 19 septembre 2010 at 11:26

    Ravi de découvrir votre blog , sur les indications de Clémence de l’Athénée. Voilà un lieu supplémentaire où me poser lors de mes futures promenades arachnéennes.
    Ne voyez pas malice dans ma signature : il se trouve que je laisse souvent moi aussi un F. comme trace de mes modestes activités en matière de blog littéraire.
    Bonne continuation

  2. F | La Parafe - 19 septembre 2010 at 12:32

    Bienvenue, cher double, et merci de votre soutien !
    Au plaisir de se lire et d’échanger, ici ou ailleurs.

  3. Diaga Seck - 24 septembre 2010 at 15:47

    Bonjour F.

    Nous partageons deux amours, l’œuvre de Proust et celle de Wajdi Mouawad. Commençons par le plus récent que j’ai eu le bonheur de découvrir dès ses premières représentations en France au Théâtre 71. « Forêts » plus particulièrement a été une véritable révélation à tel point que je l’ai revue à plusieurs reprises, il s’agit de 4h de pure émotion où chaque spectateur est renvoyé à son propre univers intime dans une sorte d’explosion thermique qui n’épargne rien. La promesse donnée et non tenue plonge plusieurs générations dans une destinée tourmentée où la seule issue sera pour Lou, le personnage central de remonter le fil du temps afin qu’il lui révèle ses terribles secrets et lui permette de s’en libérer arrachant cette ultime promesse à la vie, celle pour chaque être de mener un combat de tous les instants contre le déterminisme afin de s’inventer un destin.

    Et pour le second amour, je m’y replonge avec bonheur depuis un certain temps, retenu dans “A l’ombre des jeunes filles en fleurs” l’un des thèmes de prédilection de Proust sur le caractère purement subjectif de l’amour: “…qu’en étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent l’important n’est pas la valeur de la femme mais la profondeur de l’état; et que les émotions qu’une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation d’un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres. »

    Pace è Salute!
    DS

  4. F | La Parafe - 24 septembre 2010 at 19:22

    Diaga !

    Merci pour ce beau commentaire, plein de partage.

    Je n’ai pas voulu voir la Trilogie de Wajdi Mouawad en l’espace d’une semaine de peur de perdre mon émerveillement ! Littoral, Forêt, et même d’autres oeuvres attendront donc un peu que mon souvenir devienne intouchable.
    Pour ce qui est de Proust, mon enthousiasme est exponentiel ! J’atteins le bout de la Recherche et m’aventure dans quelques critiques (JY Tadié, surtout et avant tout), avant que la rentrée n’arrive avec ses bibliographies.

    J’espère à très bientôt !

    F.

  5. Diaga Seck - 27 septembre 2010 at 11:19

    Juste pour la petite histoire, c’était l’année de ma licence à la Sorbonne, au programme « Le Temps retrouvé », amphithéâtre Richelieu, cours magistral dirigé par J Y Tadié. Comme Genet la première fois qu’il tint un ouvrage de Proust entre les mains, j’ai cru que j’allais périr d’ennui, ce fut une révélation.
    DS

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