« La Mère » de Witkacy [extrait] – sauver l’humanité grâce à l’intellect

Léon, parle avec une ardeur croissante. – […] Voilà, mon idée est simple comme bonjour. Il est un fait que l’humanité dégringole de plus en plus vite. L’art est en décadence ; que sa fin soit légère – on peut très bien se passer de lui. La religion est déjà morte, la philosophie est en train de bouffer ses propres tripes et va également finir par un suicide. La fin de l’individu, étranglé par la société, c’est une chose déjà banale aujourd’hui. Comment retourner ce processus de socialisation apparemment irréversible dans lequel périt tout ce qui est grand, tout ce qui est lié à l’Infini, au Mystère de l’Existence ?

Sophie. – On ne peut pas le retourner.

Léon. – Eh bien si, on peut ! Mais pas par la renaissance de races de surhommes – cela c’est une fumisterie de cet impuissant de Nietzsche – et pas par les chimères du bonheur généralisé, dans lequel les braves gens auront le temps de tout faire – ils auront peut-être le temps, mais ce seront d’autres gens, ou plutôt des bestiaux mécanisés, et c’est ce que ne comprennent pas nos rêveurs naïfs ; cela ne se fera pas non plus en renouvelant artificiellement la religion par la fabrication de nouveaux mythes – cela, c’est de la blague des derniers nourrissons historiques de notre époque. Tout cela, ce sont des manières différentes de se voiler la face devant l’horreur de cette réalité, notre agonie. C’est répugnant. Mais sapristi, puisque nous possédons cet intellect, qui est selon Spengler un signe de notre décadence, nous l’avons pour en faire quelque chose et pas seulement pour bien nous convaincre de cette décadence et rien de plus. Cet intellect peut devenir quelque chose de créateur et détourner la catastrophe finale.

Sophie. – Ce sont des promesses en l’air. Tu ne sais pas toi-même comment les réaliser.

Léon. – Je sais par où commencer. Avant tout, ne pas faire l’autruche, regarder la vérité en face et à l’aide de ce même intellect qui est méprisé aujourd’hui, réfuter la vérité historique qui s’abat sur nous : la monotonie, la mécanisation, le marécage sordide de la perfection sociale. Parce que l’intellect s’est avéré symptôme de décadence, devenir un anti-intellectuel, un artificiel imbécile, un blagueur à la Bergson ? Oh non ! Au contraire : prendre au plus haut point conscience de tout cela et faire en sorte que les autres en prennent conscience. C’est une tâche d’une difficulté infernale : faire prendre conscience aux masses que leur évolution sociale lente et naturelle les mène à la décadence. Il faudra fonder des institutions spéciales pour inculquer et populariser ce nouveau savoir. Il faut une action collective sur une échelle gigantesque. Et si un milliard de gens s’opposent consciemment à la décadence, il n’y aura pas de décadence. Organisons la conscience de classes entières, de sociétés entières, afin que cette décadence collective ne puisse avoir lieu, même dans une civilisation de fourmilière.

Sophie. – Je ne vois pas du tout le point où cette pensée peut se rattacher à la réalité.

Léon. – Attends. Ce qui nous tue, c’est l’instinct social : il faut le retourner contre lui-même, et pour cela nous avons précisément l’organisation de la collectivité – ne nous laissons pas faire et tuons en elle tout ce qui est nuisible à l’individu. Au lieu d’abêtir les foules avec les utopies du socialisme d’Etat et la monstrueuse réalité du syndicalisme et des coopératives, utilisons l’organisation sociale existante pour convaincre chacun des dangers de son développement futur. Si chacun se met à penser comme moi, la société ne réussira pas à avaler l’individu. C’est pour pouvoir accomplir cela que nous avons l’organisation de l’enseignement, que nous avons la discipline sociale : et alors, peut-être, lorsque l’humanité sera collectivement pénétrée, apparaîtront des perspectives nouvelles, inconnues. De toute façon il n’y a pas de possibilités nouvelles dans la conception du bonheur généralisé, élaborée par nos minables lâches idéalistes – et il n’y a que les ténèbres de la monotonie automatisée. Oui, c’en est fini de l’individu. Peut-être suis-je celui, unique en son genre, à partir duquel recommencera la marche en avant, vraiment en avant, et non la dégringolade vers la misérable existence grégaire, sous le masque des grands idéaux humanitaires. Ce doit être une prise de conscience collective sur une échelle gigantesque. Il faut que la force de répulsion mutuelle des individus surpasse la force d’adhésion à la société et alors nous verrons.

Sophie. – Ah, si nous pouvions le voir ! Si cette idée pouvait être réalisée, ce serait vraiment une grande chose.

Léon. – Mais comprends-moi bien : ni un homme, ni un groupe ne peuvent suffire à la tâche. Seule l’humanité entière rendue consciente de cette manière peut créer l’atmosphère sociale dans laquelle pourront naître des individus d’un type nouveau, car cette atmosphère elle-même sera nouvelle, il n’y en aura pas eu de pareille depuis le commencement du monde. Ce ne sera pas comme jusqu’à présent la structure démocratique insipide de la soi-disant « intelligentsia » – la démocratie insipide est l’incarnation de la fausseté – elle ne permet pas qu’on regarde la vérité dans les yeux, et c’est pourtant en la regardant tous ensemble qu’on pourrait créer le nouvel état d’esprit collectif dont je parle.

Sophie. – Et si cela ne réussit pas ?

Léon. – Nous n’avons rien à perdre. C’est peut-être une fiction, mais c’est la seule qui vaille encore la peine qu’on essaie. De toute manière, là où nous allons maintenant, là où nous entraîne l’aveugle puissance sociale, c’est-à-dire vers la mécanisation et la moutonnisation définitives, il n’y aura plus rien devant nous. Il y a un travail insensé à accomplir – il faut extraire la base de nouvelles possibilités qui sont imprévisibles. C’est la plus terrible des transformations qu’on puisse imaginer. Mais pour cela il faut tout d’abord dématérialiser le socialisme – c’est la première étape. Ne pas faire exploser la société et ne pas fabriquer des surbouffons à la Nietzsche, mais utiliser les forces sociales pour créer les conditions sociales et non individuelles nécessaires à la naissance d’une nouvelle humanité. En outre, tous les autres moyens physiques de régénération peuvent être encore intensifiés. Mais notre but est de produire des automates sains, cent fois plus tragiques dans leur automatisme que les insectes – car tout cela, nous l’avons eu et nous l’avons perdu.

Il tombe sur une chaise, épuisé.

 

 

Traduit du polonais par Alain Van Crugten