« Les Somnambules » de Hermann Broch – la sécurité de l’uniforme à l’époque laïque

Sur le chapitre de l’uniforme, Bertrand pourrait s’exprimer à peu près ainsi.

Il fut un temps où l’Eglise seule trônait en juge au-dessus de l’homme et où chacun se savait pécheur. Aujourd’hui il est de nécessité que le pécheur juge le pécheur afin d’empêcher que toutes les valeurs sombrent dans l’anarchie, et, au lieu de pleurer avec lui, le frère est dans l’obligation de dire à son frère : « Tu as mal agi. » Et si jadis seul l’habit sacerdotal, par son inhumanité, se distinguait des autres, si même sous l’uniforme et la toge le civil se trahissait, il fallut, quand vint à se perdre la grande intolérance de la foi, que la toge mondaine remplaçât la toge céleste, que la société se scindât en hiérarchies et en uniformes et élevât ceux-ci à l’absolu au lieu et place de la foi. Et puisque c’est toujours romantisme que d’élever le terrestre à l’absolu, l’austère et véritable romantisme de notre époque est celui de l’uniforme, semblant impliquer l’existence d’une idée supraterrestre et supratemporelle de l’uniforme, idée qui sans exister possède une telle intensité qu’elle s’empare de l’homme avec beaucoup plus de force que ne le pourrait une quelconque vocation terrestre, idée inexistante et pourtant si intense qu’elle fait du porteur d’uniforme un possédé de l’uniforme, mais jamais un homme de métier au sens civil du mot, peut-être précisément parce que l’homme en uniforme est nourri et gonflé de la conscience de réaliser le propre style de vie de son époque et de réaliser également ainsi la sécurité de sa propre vie.

Ainsi pouvait parler Bertrand. Encore que tout porteur d’uniforme n’en soit certainement pas averti, il est en effet constant que quiconque passe plusieurs années sous l’uniforme y trouve un ordre des choses plus valable que le civil soumis à la simple alternance des vêtements du jour et ceux de la nuit. Il n’a d’ailleurs nul besoin de faire réflexion sur ce point, tant le véritable uniforme circonscrit nettement sa personne dans le monde qui l’entoure : tel un fourreau rigide contre lequel le monde et la personne viennent se heurter et éprouver leurs limites nettes et distinctes. La véritable fonction de l’uniforme n’est assurément rien autre, sinon de manifester et se statuer l’ordre du monde, de supprimer le flou et le mouvant de la vie, tout comme il cache le flou et la mollesse du corps humain, recouvre le linge et la peau ; c’est ainsi que la sentinelle en faction doit porter des gants blancs. Ainsi, à l’homme qui le matin se sangle dans son uniforme jusqu’au dernier bouton, il est donné une seconde peau, plus épaisse, et il lui semble alors retrouver sa vie véritable et sa solidité première. Isolé dans son fourreau rigide, fermé de courroies et d’agrafes, il commence à oublier ses sous-vêtements et la précarité de la vie. La vie elle-même s’éloigne. A-t-il de surcroît tiré le bord inférieur de sa tunique pour qu’elle épouse sans pli ni grimace sa poitrine et son dos, alors même l’enfant qu’il aime pourtant, même la femme dont l’étreinte lui a donné cet enfant, glissent dans un lointain tellement reculé, tellement civil qu’il reconnaît à peine la bouche se tendant pour l’adieu et son foyer lui devient une chose si étrangère qu’on ne peut fréquenter en uniforme. Dès lors, si sur le chemin de la caserne ou du ministère, son regard ne s’arrête pas aux personnes habillées différemment, il n’y a là nul orgueil ; simplement, il ne peut concevoir que sous cette tenue différente et barbare puisse habiter quelque chose ayant le moindre trait commun avec l’humanité véritable telle qu’il l’éprouve en lui-même. L’homme en uniforme n’est pas pour autant frappé de cécité ou aveugle de préjugés comme on est si souvent porté à le croire, c’est toujours un comme vous et moi qui songe à manger, à faire l’amour et lit son journal au petit déjeuner ; mais il est délié des choses et comme elles ne lui importent plus guère, il peut les distinguer selon le bien et le mal, tant il est vrai que la sécurité de la vie se fonde sur l’intolérance et l’incompréhension.

Chaque fois que Joachim von Pasenow était dans la nécessité de se mettre en civil, il songeait à Edouard von Bertrand, chaque fois il était bien aise de voir que les vêtements civils n’épousaient pas sa personne avec le même air d’évidence que celle de cet homme et précisément il était toujours curieux de connaître l’opinion de Bertrand sur le problème de l’uniforme. Car Bertrand avait naturellement eu lieu d’y arrêter sa pensée, lui qui avait quitté à tout jamais l’uniforme et opté pour le vêtement civil. Cela n’allait d’ailleurs pas sans mystère. Sorti de l’Ecole des Cadets deux promotions avant Pasenow, jusqu’alors rien ne l’avait distingué des autres : il portait les mêmes pantalons blancs et flottants que les autres, mangeait avec les autres à la même table, passait des examens comme les autres et pourtant, quand il fut promu sous-lieutenant, l’inconcevable se produisit : sans raison apparente, il avait quitté le service pour disparaître dans une vie insolite, dans les ténèbres de la grande ville, comme l’on dit, dans des ténèbres d’où il n’émergerait que de temps à autres. Le rencontrait-on dans la rue, on ne savait jamais bien si l’on pouvait le saluer, car au sentiment de se trouver en face d’un traître ayant emporté de l’autre côté de la vie quelque chose qui était leur bien commun à eux tous, se mêlait la sensation d’être exposé, nu et impudique, devant cet autre monde, tandis que Bertrand ne livrait rien de se motifs ni de sa vie et gardait la même attitude, gentiment refermée. Mais ce qui donnait de l’inquiétude, c’était peut-être simplement le costume civil de Bertrand, le gilet dont la large échancrure laissait à découvert une blanche chemise empesée, de sorte qu’on avait vraiment honte pour lui. Alors que jadis Bertrand lui-même déclarait à Culin qu’un vrai soldat ne doit pas laisser ses manchettes passer les manches de sa veste, attendu que tout ce qui s’appelle naître, dormir, aimer, mourir, bref tout ce qui est civil se ramène à une question de linge. Et quoique semblables paradoxes fussent bien dans la manière de Bertrand, non moins que le léger mouvement de la main, nonchalant et dédaigneux, dont il avait coutume de se défaire, après coup de ses affirmations, cela montrait assez qu’il avait dû, dès cette époque, s’occuper du problème de l’uniforme. Pour ce qui est du linge et des manchettes, son jugement était assez juste si l’on veut bien considérer (Bertrand éveillait toujours des idées désagréables de cette sorte) que tous les hommes, sans excepter les civils ni son père, portent leur chemise passée dans leur pantalon. C’était d’ailleurs pourquoi Joachim n’aimait pas rencontrer dans les chambrées des hommes à la tunique ouverte : il y avait là quelque chose d’indécent qui, pour une raison pas très transparente mais bien compréhensible, avait fait prescrire que la fréquentation de certains lieux et certaines autres situations érotiques comportaient le costume civil et qui, bien plus, donnait une apparence d’infraction au règlement au seul fait, pour des officiers ou des sous-officiers, d’être marié. Le matin quand l’adjudant, homme marié, venait prendre son service et ouvrait deux boutons de sa tunique pour tirer de cette fente où apparaissait sa chemise à carreaux le gros registre de cuir rouge, Joachim portait presque toujours la main aux boutons de sa propre tunique et ne retrouvait sa sécurité qu’après s’être assuré qu’ils étaient tous fermés. Il était tout près de souhaiter que l’uniforme fût comme une émanation directe de la peau ; parfois il songeait aussi que c’était là son vrai rôle ou que du moins le linge, à force d’insignes et de distinction, devait devenir partie de l’uniforme. Car il était inquiétant que chacun portât sous sa veste cet élément naturellement anarchique. Peut-être le monde serait-il complètement sorti de ses gonds si, au dernier moment, on n’avait inventé pour les civils le linge empesé qui transforme la chemise en une planche de blancheur et lui ôte son aspect de sous-vêtement. Joachim gardait souvenir de l’ébahissement qu’il avait éprouvé, étant enfant, en devant constater sur le portrait de son grand-père que ce dernier portait non pas une chemise empesée mais un jabot à dentelle. Sans doute les hommes de ce temps possédaient une foi chrétienne plus fervente, plus profonde et n’avaient pas à chercher ailleurs une protection contre l’anarchie. Voilà bien des réflexions absurdes, fort probablement quelques réminiscences des propos saugrenus d’un Bertrand ; Pasenow avait presque honte de nourrir de telles pensées en présence de l’adjudant et quand elles l’assaillaient, il les écartait vigoureusement et prenait, d’une secousse, l’attitude martiale de son état.

Mais il avait beau écarter ces pensées, les réputer absurdes et accepter l’uniforme comme une donnée naturelle, il se cachait là plus qu’une question de mise, il n’y allait pas seulement d’une chose donnant à sa vie non pas, certes, un contenu, mais une certaine tenue. Souvent il croyait pouvoir congédier cette question et Bertrand lui-même en invoquant la formule « camarades sous l’uniforme du roi », quoique fort éloigné de vouloir témoigner ainsi un respect particulier pour l’uniforme du roi ou de sacrifier à une excessive vanité ; il avait même souci que son élégance n’allât pas au-delà ni ne s’écartât d’une correction strictement réglementaire. Et c’est sans déplaisir qu’il entendit un jour, dans un cercle de dames, exprimer cet avis pertinent que la coupe longue et guindée de l’uniforme, les couleurs criardes du drap lui allaient assez mal, bien plus, qu’une veste de velours brun, à l’artiste, et une cravate lâchée lui siéraient mille fois mieux. Que l’uniforme eût néanmoins pour lui une bien plus haute signification s’explique en partie par une persévérance héritée de sa mère, laquelle s’attachait opiniâtrement aux habitudes une fois prises. Parfois, tout en gardant rancune à sa mère de sa soumission sans murmure aux décrets de l’oncle Bernhard, il avait le sentiment que cette tenue était la seule possible pour lui. Ce qui est fait est fait et quand on a pris l’habitude, dès sa dixième année, de porter l’uniforme, celui-ci vous entre dans la chair comme une tunique de Nessus et nul, Joachim moins que tout autre, ne peut dire alors où finit son moi, où commence l’uniforme. Et c’était aussi plus qu’une habitude. Car sans que sa profession militaire eût pris racine en lui ni lui en elle, l’uniforme était devenu un symbole à sens multiple et il l’avait, au cours des ans, étoffé et engraissé d’un si grand nombre de notions qu’il n’aurait guère pu s’en passer, désormais blotti et isolé en lui, isolé du monde et de la maison paternelle, épousant les bornes de cette sécurité et de cet isolement ou du moins ne remarquant guère que cet uniforme ne lui laissait qu’une étroite bande de liberté personnelle et humaine, pas plus large que celle des manchettes empesées permises aux officiers. Il n’aimait pas se mettre en civil et il n’était pas fâché que l’uniforme l’écartât de ces établissements louches où il s’attendait à rencontrer Bertrand en compagnie de femmes légères. Parfois, en effet, une angoisse inquiétante lui donnait à entendre qu’il pourrait bien être embarqué dans le même destin inexplicable que Bertrand. Et voilà pourquoi il avait de l’humeur contre son père qui l’obligeait à le suivre, et à le suivre en civil, dans cette bamboche obligatoire à travers le Berlin nocturne par quoi s’achevait traditionnellement sa visite dans la capitale du Reich.