« Sistema » d’Abel González Melo – société à la dérive

Tout le mois d’août était présenté dans le théâtre de la compagnie Argos Teatro Sistema. Le spectacle a réuni trois artistes cubains : le jeune auteur Abel González Melo, le tout aussi jeune metteur en scène Yeandro Tamayo et le maître Carlos Celdrán, qui a ouvert les portes de son théâtre et porté son regard attentif à la création de cette œuvre, publiée il y a trois ans mais jusque-là jamais mise en scène. Avec ce spectacle Yeandro Tamayo a offert la possibilité de faire entendre ce texte qui s’empare d’un fait divers pour dresser à partir de lui un portrait de Cuba et de ses périphéries, Madrid et Miami. Un portrait à la Goya, où la comédie vient aggraver le spectacle terrifiant d’une société sans plus de repères, dénaturée – par le(s) système(s).

Le fait divers est le suivant : en juin 2011, un célèbre peintre cubain, Augustin Berejano, est accusé de pédophilie. L’événement en lui-même semble difficilement pouvoir devenir une matière dramatique : pas de tension entre deux raisons de vivre qui s’affrontent ou de contradictions existentielles, dans un crime aussi indéfendable. La seule présentation des faits possible est dès lors manichéenne, et elle mènerait sans suspens à un plaidoyer pour l’enfant. Il ne s’agit pas non plus pour Abel González Melo de multiplier les hypothèses pour trouver des explications à l’inexplicable – suivant la méthode de Gus Van Sant dans Elephant, pour questionner les motivations d’un étudiant se livrant à une fusillade dans son lycée. L’auteur semble prendre cette voie quand il met l’accent sur la chaleur étouffante de cette soirée de juin, mais, de la même façon qu’il ne cède à la facilité spectaculaire de la monstruosité, il ne verse pas dans le psychologisme. Son abord est autre ; le criminel est ici renvoyé au second plan. La pédophilie, même si elle constitue le point de départ de son projet, devient dans son œuvre le symptôme d’une crise plus large, sociale et politique.

Ce déplacement du point de vue sur l’événement à l’origine de l’écriture transparaît tout au long de la pièce, dont la dramaturgie déconstruite procède par cercles concentriques, élargissant à chaque scène plus la perspective. Sans détour, Abel González Melo commence par le centre du drame, la confrontation du criminel et de sa victime. Elle se fait sur un mode onirique dans la mise en scène de Yeandro Tamayo, et surtout, ce sera la seule scène à avoir lieu en coulisses. Une porte s’entrouvre, et une lumière chaleureuse et une voix naïve qui séduit pas tout à fait malgré elle attire un homme soûl. Est-ce là la perspective du criminel ? Pour cette scène, le metteur en scène ne tranche pas. Tous les autres épisodes sont en revanche scrutés, joués au cœur du plateau, sur un rectangle blanc cerné de zones indéfinies, où les acteurs qui ne jouent pas se font regardeurs, et observent ce qui a lieu. S’exprime peut-être là le fantasme d’une justice qui cherche à reconstituer les faits avec une précision objective, pour en avoir une vision la plus complète possible. Mais cette prétention à l’objectivité est désignée comme telle par des allers-retours dans le temps, une reconstitution désordonnée des faits, que signalent des interruptions et des reprises, des failles temporelles – rythmées par de la musique, et par les lumières de Manolo Garriga, les plus élégantes et signifiantes de toute l’île. Le spectateur, placé en posture d’enquêteur, progresse dans l’appréhension des faits, et passe petit à petit du spectacle d’un crime à une analyse aigüe de la crise sociale actuelle traversée par les Cubains.

Après la première scène encore impénétrable, Abel González Melo nous embarque dans des tableaux quotidiens, ancrés dans le réel. Deux amies se retrouvent à Miami : l’une, Sara, ou Sarita pour les intimes, est une Cubaine qui a récemment emménagé dans cette nouvelle province de Cuba ; l’autre, Dora, est une Cubaine qui est partie il y a plusieurs années déjà vivre à Madrid. La première reconnaît immédiatement la seconde, et l’appelle sa cousine même si aucun lien familial ne les unit, désireuse d’affirmer un rapport fort entre elles. Elle apprend que si Dora est à Miami, c’est que son mari, Arturo, s’y trouve pour le vernissage de sa dernière exposition. Dora l’invite à y venir, et Sarita en retour lui propose un barbecue sur la terrasse de son appartement, avec son compagnon, Mike – et cette seconde occasion de se revoir sera le cadre du crime. A ces scènes s’ajoutent encore, dans le désordre, des confrontations entre la galeriste du peintre et Dora, ou entre une psychologue et les parents de l’enfant outragé. Cette dernière soulève assez rapidement la possibilité d’une forme de responsabilité des parents dans les faits, ramenant ainsi la question de la pédophilie au cœur de l’intrigue, mais invitant à l’aborder par un autre angle.

Cette responsabilité, elle est donnée à envisager par le spectacle de ces Cubains de l’étranger, dont les identités se construisent avec ou contre le pays d’origine, et selon les codes du pays d’accueil qu’ils adoptent. D’une part se trouvent les Cubains de Miami, qui se sont laissés séduire par le règne de la consommation et de la culture bling-bling, qui se gargarisent de leur voiture et de pouvoir boire du Coca, sans pour autant renoncer à certains plaisirs de Cuba – la friture, la piscine, le reggaeton. D’une autre part, se situe Dora, qui a appris à Madrid la retenue, la sobriété, quitte à mépriser tout ce qui vient de Cuba et à se sentir mal à l’aise quand reflue trop vivement cette culture qu’elle a délaissée sans remords. Son mari, le peintre, constitue une dernière alternative, dont l’ambigüité est attaquée dans une scène proche de la fin du spectacle : lui rejette absolument Miami, qui représente tout ce que Cuba condamne – l’impérialisme économique, le consumérisme… – et revendique à Miami sa posture de représentant de l’idéologie socialiste, alors même qu’à Cuba il vit comme un pacha, premier détracteur de l’idéal d’égalité avec sa maison coloniale à La Havane et son autre propriété à Varadero. Comme le lui fait remarquer son avocat, s’il rejette Miami, ce n’est pas par conviction, mais simplement parce que son œuvre n’a de valeur que s’il travaille depuis Cuba, sur la crête entre allégeance et censure. Au cours de cette confrontation seulement, l’homme, en tant qu’artiste et non comme pédophile, est véritablement remis en cause.

Avec ces trois perspectives, Abel González Melo dessine l’effondrement des valeurs de cette génération d’adultes qui ont traversé les années 1990, celle du periodo especial, cette violente crise provoquée par la chute du bloc communiste qui a plongé Cuba dans une misère profonde. Le désir parfois irrationnel de partir, l’ivresse de la consommation provoquée par des années de privation, l’élévation de la valeur argent au-dessus de tout autre – absolument toutes – mène à cela : le spectacle d’une vulgarité sans pareil, de l’effroyable grossièreté de ceux qui croient avoir réussi leur vie car ils ont un rooftop avec piscine et barbecue ; de ceux qui ont appelé leur fils d’après le pseudo d’un acteur porno mais qui craignent de le voir devenir maricón (gay), et qui du coup le bousculent dans l’espoir de faire surgir sa masculinité ; de ceux qui enfin ne se soucient que de boire, danser et faire l’amour, entre eux ou avec d’autres. Le caractère ultrapassionnel de la relation des parents en dit long. D’une seconde à l’autre, on passe de la légèreté à la colère – le ton monte, les gestes sont violents –, avant qu’une nouvelle blague ramènent à une complicité qui s’épanouit dans une sensualité obscène. Il y a là quelque chose de très « cubain », de même que dans certaines expressions ou certains gestes – la façon dont l’actrice qui interprète la mère se touche les cheveux, ajuste sa blouse… Ceci d’autant plus que les physiques des comédiens qui interprètent le couple, Yailin Coppola et Alberto González, sont éloquents aussi : elle par son embonpoint qui dit de manière excessive l’aisance (à Cuba, être maigre, c’est être pauvre), et lui par le culte du corps que disent ses muscles.

Le diagnostic formulé à travers le spectacle de ces relations toutes biaisées est amer et sans partage. Pour autant, l’œuvre suscite le rire et des réactions d’adhésion (parfois à des moments troublants, comme de reconnaissance d’une identité pourtant remise en cause dans ses aspects les plus superficiels), grâce à un humour grinçant. Finalement, lorsque l’on revient au point de départ dans la dernière scène, avec cette voix de l’enfant qui interpelle l’homme, il apparaît que le parcours élaboré invite moins à comprendre comment les faits ont pu avoir lieu, que la façon dont l’enfant a pu être à ce point perverti, transformé en monstre – par d’autres monstres. Encore une fois, il ne s’agit pas d’innocenter le criminel de l’horreur de son geste, sa culpabilité est indiscutable. Mais plutôt de s’enfoncer dans la profondeur de la crise que l’événement signale, une crise qui est la plus perceptible à l’échelle des individus mais dont la responsabilité est en réalité renvoyée au système – cubain ou américain, peu importe. L’acuité du propos d’Abel González Melo retentit, servi comme il l’est par la justesse des comédiens, qui collent presque trop à la peau de leurs personnages pour qu’on croie encore à du jeu, et celle de la mise en scène, qui n’a d’autre parti-pris que de révéler par la sobriété l’exubérance de ces comportements et modes de vie élevés au rang d’idéal à atteindre.

 

F.