« En attendant Godot » mis en scène par Jean-Pierre Vincent aux Bouffes du Nord : ou en attendant la chute dans le domaine public de Beckett

Presque tout le mois de décembre, les Bouffes du Nord sont investies par Jean-Pierre Vincent, qui y présente En attendant Godot de Beckett, créé en avril à Marseille. Sans autre parti pris que d’accepter les contraintes imposées par l’auteur à la lettre et de faire entendre les résonances contemporaines du texte, il propose un spectacle frustrant par ce qu’il laisse entrevoir et qui ne peut être déployé.

Godot - attenteDans ce premier texte relevant du genre théâtral, Beckett met ses personnages à l’épreuve de l’attente, non pas limitée, mais répétée, perpétuelle, jusqu’à devenir la vie-même. Une attente en plus sans objet autre que l’insondable  Godot. Dans un non-lieu, des demis-hommes – ou demis-dieux, qui sait – trompent l’ennui, un ennui qui précède de loin le moment de le découvrir. En effet, les premiers mots – d’Estragon en train d’essayer d’enlever sa chaussure – sont « Rien à faire ». Il n’y a rien d’autre à faire que de se divertir, au sens pascalien de se détourner de l’essentiel, à savoir la conscience de soi, la réflexion sur son existence, la pensée de la mort. Mais loin d’être étrangers à tout cela, ils croulent au contraire sous le poids de ces jougs et essaient de vivre malgré eux, ou avec eux. Et lorsqu’arrivent Pozzo et Lucky, ils ne sont rien d’autre qu’une nouvelle diversion pour Vladimir et Estragon, un nouveau divertissement, le spectacle d’une relation maître-esclave qui fascine autant qu’elle horrifie – mais pas au point tout de même de susciter une empathie digne de faire bouger les lignes de forces de leur vie.

Avec Beckett se pose la question de savoir ce que signifie « mettre en scène ». Il a tant limité la liberté de ceux qui œuvrent au passage d’un texte au plateau que le rôle de celui qui relève néanmoins le défi est limité. Les doits d’auteurs s’exerçant encore – et ce jusqu’en 2059 ! le temps de vieillir au moins autant que ses personnages – chaque artiste qui s’approche de l’œuvre est obligé de respecter ses didascalies, extrêmement précises. Espace, déplacements, gestes, costumes, et mêmes jusqu’aux intonations que doit adopter Lucky pendant sa réflexion ou encore la précise pantomimes des chapeaux melon sont indiqués, et ainsi la représentation du texte résulte cadrée, voire cadenassée. On perçoit là la part importante qu’il accordait à la scène dans son travail d’écriture, ce qui lui donne une place particulière dans les rangs des auteurs dramatiques. Mais cette anticipation de la scène, de toute mise en scène, qui ne laisse rien au hasard, limite malheureusement la liberté d’interpréter le texte. Et si c’est précisément ce qu’il ne voulait contrôler – surtout pour éviter qu’on donne métaphysique à son œuvre, ce dont se garde bien Jean-Pierre Vincent – la tentation tenaille d’y lire autre chose, de creuser les hypothèses, les possibles, dans un sens ou dans l’autre.

Godot - divertissementLa créativité doit alors s’accommoder des contraintes et jouer avec elles – et cette relation de pression/impression est celle qu’explorent les poètes lorsqu’ils emploient des formes codifiées, telles que le sonnet, ou de façon encore plus extrême avec l’Oulipo, que pratiquaient Queneau ou Perec. Ainsi, la créativité entreprend de s’immiscer dans la scénographie, celle de Jean-Paul Chambas ici, tout d’abord par le disque de tôle frappée dont il recouvre le fond de la salle des Bouffes du Nord, sur lequel est projeté un soleil à la fois pâle et orangé, flou et éblouissant. Première image du spectacle, elle provoque un effet d’étrangeté, un sentiment d’éveil, qui d’emblée suscite la curiosité – une curiosité rapidement déçue, par la netteté en contraste de la scène, qui n’offre aucune prise au regard.

Mais outre cela, s’il faut bien un arbre, au milieu d’une route de campagne, peut être choisi l’emplacement de cet espace. Et dans la salle des Bouffes du Nord, qui porte une identité si forte par rapport à toutes les autres salles modernes spécialement conçues pour s’effacer, le choix possible est de creuser plus ou moins l’écart qui sépare les comédiens des spectateurs. Ici la scène est loin, profonde, et la majorité du spectacle a lieu derrière le cadre de scène. Le bout de plateau qui en sort permet de jouer avec cette frontière non physique mais conventionnelle entre la scène et la salle – car le premier rang du public est de plain-pied avec les comédiens dans ce lieu. Le long de l’angle qui fuit à jardin est dessinée une limite, quelquefois franchie par Vladimir et Estragon, qui alors regardent au-delà de leur désert et de leur arbre, observent ceux qui les observent. Un petit bond pour rappeler les deux niveaux les ramène à leur éternel présent, celui dont se sert Sartre pour figurer l’enfer dans Huis clos. Ces va-et-vient, discrets posent les termes d’une relation théâtrale, dit à intervalles le caractère représenté, performé de ce qui a lieu, sans que l’attente dont ils souffrent en soit pour autant moins longue.

Godot - corpsCette relation théâtrale qui indique au spectateur sa prise en compte se dit encore par le trait, accentué dans cette mise en scène, du jeu clownesque des personnages. L’identité d’Estragon et Vladimir qui attendent toute la journée Godot, qui ne viendra pas, et qui se désennuient simplement du passage d’un autre couple d’hommes, Lucky et Pozzo, n’est pas précisément cernée. Ils sont très probablement des clochards, comme le laissent entendre leurs fripes et leurs godillots, la mentions discrète aux coups qu’ils reçoivent, l’incertitude du lieu où ils ont dormi, ou leur attente interminable de la fin du jour, du lever de la lune. Mais, tels que Jean-Pierre Vincent dirige ses acteurs, ces êtres jouent un rôle, celui d’un clown, au visage blanchi et aux sourcils soulignés, l’être le plus comique autant que le plus pathétique quand il est triste, qui n’existe que par le regard de son public. Héritiers de Buster Keaton, Charlie Chaplin ou Laurel et Hardy, Abbes Zahmani, Charlie Nelson, Alain Rimoux et Frédéric Leidgens déambulent comme des pantins à la théâtralité exacerbée, l’expression emphatique, de façon presque maniérée parfois.

Cette dimension, contenue dans le texte de Beckett, creuse volontairement la distance avec le tragique de la situation et des dialogues, sensible dans l’impossible communication qui les isole les uns des autres, qui les condamne à la solitude. Pozzo monologue, sourd à tous, et Estragon et Vladimir ont beau répété à de multiples reprises la même question, variant les tons et le volume à l’envi sur un mode comique, il est incapable d’entendre ni de comprendre l’autre – et de là peut-être son incroyable cruauté avec Lucky.

Godot - sableMais plus encore, tout le tragique de la pièce réside dans la répétition du même ou du presque-même par l’acte II. Jean-Pierre Vincent dit lire dans la pièce l’intuition contemporaine d’une potentielle fin du monde. Ce qui paraît encore plus actuel dans l’œuvre, et ce que son spectacle laisse entrevoir, c’est davantage une réflexion sur la marginalité dans notre société. Pas tant celle des clochards, presque trop littérale avec ces personnages, mais plutôt celles des vieux. Estragon et Vladimir, dont la relation s’apparente beaucoup à celle d’un couple qui a traversé une vie ensemble, paraissent un peu séniles à radoter, répéter, raisonner, perdre la tête, avoir des éclairs de lucidité, se plaindre doucement, en geignant, ou se crier dessus, mais tout en gardant une tendresse infinie l’un pour l’autre. Ils sont à l’âge où la vie n’a plus vraiment de sens, où ils survivent plus qu’ils ne vivent, sans raison pour les guider, et c’est pour ça qu’ils peuvent tout aussi bien envisager de se suicider – si seulement la corde était solide. La corde lâche, mais aussi leurs corps, et la mémoire flanche. Estragon pourrait bien souffrir d’Alzheimer, tandis que Vladimir continue de se battre avec sa perception du temps. C’est le second jour en leur compagnie qui fait prendre la mesure de ce délitement, des troubles temporels avec lesquels ils essaient de s’accommoder. La répétition du similaire empêche de distinguer les choses nettement, et les dégradations physiques de Pozzo et Lucky ou les trois feuilles qui ont poussé sur l’arbre laissent imaginer une durée imperceptible. Vladimir pourrait croire que ce sont les autres qui oublient alors que lui continue de se débattre avec le réel, si seulement le jeune garçon qui lui donne des nouvelles de Godot ne paraissait jamais l’avoir vu. Le temps n’a dès lors plus de sens, ni signification ni direction, les événements se répètent, et leur répétition-même emprisonne dans un hors-temps, un non-temps.

Sans forcer du tout le texte, cette lecture latente et riche affleure, quoiqu’un peu entravée par les allures clownesques des corps. Avec plus de liberté dans la mise en scène, on pourrait imaginer une maison de retraite ou les vieux côtoient les fous – de ceux de Home de David Storey par exemple – et la singularité du tableau tiendrait au fait qu’il n’y a pas de regard extérieur pour donner à percevoir la défaillance, que le point de vue est interne, et donc atteint lui aussi par le déclin. Cette hypothèse naît de ce spectacle, bien que recouverte du vernis comique que lui voulait Beckett, appliqué et même redoublé par Vincent, et ainsi, alors que le désir de faire rire empêche à l’ennui, à l’attente de s’installer pour le spectateur, un autre filtre s’interpose entre nous et la scène et fait rêver au moment où l’œuvre passera dans le domaine public.

F.

Pour en savoir plus sur « En attendant Godot », rendez-vous sur le site des Bouffes du Nord.