« Las Ideas » de Federico León au Théâtre de la Bastille : théâtre et technologie

A l’occasion du Festival d’Automne, Federico León met à nu son processus de création artistique avec Las Ideas, présenté dans la petite salle du Théâtre de la Bastille. En compagnie de Julián Tello sur scène, le metteur en scène argentin prend son propre travail pour objet de réflexion et en propose une approche documentaire, la plus proche qui soit de la réalité, questionnant ainsi ses limites avec la fiction. Sans aucune prétention et avec beaucoup d’humour, son spectacle invite à une réflexion sur la représentation et sur les emplois artistiques de la technologie qui nous entoure.

Las ideas - tableAu moment de prendre place et en attendant le début du spectacle, le public peut observer l’installation qui occupe la scène : une table de ping-pong, sur laquelle se trouvent deux raquettes, des balles, mais aussi un ordinateur et un synthétiseur, et une caméra et un vidéoprojecteur face au tout. Il apparaît d’emblée que la technique tient une place centrale dans le spectacle, mais on ne soupçonne pas encore qu’elle est un personnage à part entière auprès des deux artistes, et même que le point de départ de Las Ideas, comme le raconte Federico León, est le crash de son ordinateur. Dans l’incapacité de récupérer toutes ses données, de tout retrouver, de tout reproduire, il s’est trouvé dans l’obligation de refaire, ce qui a été à l’origine d’un geste nécessairement nouveau, créateur, né de la destruction.

De là lui est venu l’idée de donner à voir au spectateur le processus de création d’un spectacle, de l’inviter dans l’intimité de son atelier d’artiste, de lui révéler l’envers de ses œuvres, mais tout en faisant comme s’il n’était pas là, en réduisant encore sa présence à un futur hypothétique, employant le conditionnel des enfants qui jouent. Avec Julián Tello avec qui il a collaboré pendant des années, en tant qu’acteur, technicien ou musicien, il met en scène la naissance de leurs idées autour de leur table de travail polymorphe, qui sert de table de ping-pong, d’écran de projection, de tableau à craies ou d’ordinateur géant. Jouant leurs propres rôles – mais les indiquant bien comme des rôles dans le texte de présentation du spectacle : « Un artiste argentin et son collaborateur travaillent dans leur atelier… » –, ils donnent à voir comment surgissent les pensées, comment elles sont mises à l’épreuve, développées, associées ou abandonnées, et révèlent ce que peuvent avoir de spectaculaire ces mécanismes internes, ces fonctionnements parfois oubliés au profit du seul résultat. Mais loin de donner à voir le génie en acte, la fulgurance de l’inspiration, les deux compères jouent avec la réputation de l’artiste perché, celui qui stimule son esprit en fumant un joint et qui découvre sous son effet des concepts extraordinaires et des connexions évidentes – alors qu’à froid le tout paraît volontiers sans queue ni tête. Mais s’ils ont l’air d’ados geeks qui se prennent pour des dieux, ils ne sont pas pour autant dépourvus de talent.

Las ideas - jointCe qu’ils mettent en jeu par cette mise en scène, ce sont les frontières entre la fiction et la réalité, leur étrange labilité, et en particulier la question du « faire-vrai » au théâtre. Comment faire croire, si l’on allume un joint sur scène, que c’est un vrai joint, malgré l’interdiction de fumer de la drogue dans un lieu public, qui plus est dans un théâtre ? Comment convaincre les spectateurs que ce n’est pas de la fausse herbe, que l’odeur – seul indice fiable – n’est pas fabriquée, ingénieusement reconstituée ? De même, comment faire croire qu’ils boivent du vrai whisky et non du thé, qu’ils appellent vraiment la copine de l’un d’eux et qu’on assiste à une rupture en live, qu’un vrai billet et déchiré et que le détecteur de billets qui l’a prouvé n’est pas truqué, que le Mac qui prend feu sur scène n’est pas un faux ?… Les questions sont posées mais jamais de réponses n’y sont apportées, ce qui amène à un jeu constant avec l’illusion sur scène, avec les limites de la mimésis et ses effets, différents si cela paraît vrai ou faux. En outre, ces réflexions invitent aussi à penser la tension entre l’impression de spontanéité, de simplicité, et l’envergure d’une production qui implique entre autre des costumes ou la fabrication d’objets, ou celle entre le présent des recherches artistiques et leur reproduction en un spectacle qui se joue plusieurs soirs d’affilée.

Cette réflexion sur le motif baroque de l’illusion s’accompagne d’une exploration de la mise en abyme, poussée à l’extrême, bien plus loin que dans la pièce de Corneille. Ainsi les comédiens se regardent en train de se filmer au moment où ils se regardent en train de se filmer alors qu’ils se regardent eux-mêmes. Les enchâssements sont ainsi multipliés jusqu’au vertige, jusqu’à la perte de repères – et Julián s’y perd en effet au début. Si deux miroirs permettent bien de reproduire une image à l’infini, l’effet paraît encore plus troublant quand la mise en abyme passe par la technologie, elle aussi capable de centupler les projections de projections.

Las ideas - infiniCelle-ci est omniprésente, par le dispositif scénique mais encore plus par les actions de Federico sur son ordinateur : il met en ligne une vidéo youtube, fait une recherche Google, crée un document Word, navigue sur le web, fait le tri dans ses documents, tente de mettre sa corbeille à la corbeille… Par ce geste qu’il rend théâtral grâce aux gros plans et aux commentaires qui les accompagnent, il révèle l’importance de ces manipulations dans notre quotidien, la familiarité que l’on a avec eux, comme avec des personnes, au  point que l’ordinateur lui-même devient un partenaire à part entière, pour les comédiens et pour chacun. De la même façon que la dématérialisation envahit notre monde, elle prend place sur scène, et c’est un film qui prend en charge l’épilogue du spectacle, film qui évacue toute présence corporelle sur scène, et qui apparaît comme une mise en abyme ultime, capable de ressaisir l’ensemble des rebonds successifs dont est constitué le spectacle, jusque-là non structuré par un fil conducteur ou une narration. Ce « rêve de l’ordinateur » comme il est désigné suggère le pouvoir de synthèse de nos machines, leur capacité à organiser le chaos de nos actions, de nos recherches et de nos vies.

Partant d’un accident qui oblige à la recréation, invitant à trouver une liberté créatrice hors des réponses apportées par Google ou de la mémoire, vivante ou numérique, Federico León fait l’éloge du processus par rapport au résultat, de l’en cours par rapport au fini, à l’inachevé, de l’imprévisible, de l’incohérent voire de l’erreur par rapport au construit, au lissé et à l’abouti, et les révèle dignes d’intérêt, voire plus source de réflexion autant que d’effets comiques, retrouvant l’alliance idéale du théâtre classique du placere et docere.

F.

Pour en savoir plus sur « Las Ideas », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Bastille.