« Ferdydurke » de Witold Gombrowicz [extrait]

Mes tantes, ces nombreuses demi-mères accrochées et collées à moi, mais sincèrement aimantes, essayaient depuis longtemps d’user de leur influence pour que je me range et devienne quelqu’un, par exemple un avocat ou un buraliste. Mon caractère indéfini les peinait à l’extrême, elles ne savaient pas comment me parler puisqu’elles ne savaient pas qui j’étais, donc elles se contentaient de marmotter.

– Mon petit Joseph, disaient-elles entre deux marmottements, il est grand temps, mon chéri ! Qu’est-ce que les gens vont dire ? Si tu ne veux pas devenir un homme de l’art, sois au moins un homme à femmes, ou un homme de cheval, mais au moins qu’on sache à quoi s’en tenir… Qu’on sache à quoi s’en tenir…

Et j’entendais l’une chuchoter à l’autre que je manquais de maturité en société et dans la vie, sur quoi elles recommençaient à marmotter, souffrant du vide que j’avais creusé dans leurs têtes. En fait, cette situation ne pouvait durer éternellement. A l’horloge de la nature, les aiguilles avançaient, implacables. Quand eurent percé mes dernières dents, les dents de sagesse, il fallut réfléchir. L’évolution était accomplie, le moment était venu de l’inévitable meurtre, l’homme fait devait tuer le garçon inconsolable, puis s’envoler comme un papillon en abandonnant la chrysalide. Quittant les brumes, le chaos, les troubles effusions, les tourbillons, les courants et les tumultes, les roseaux et les coassements de grenouilles, je devais revêtir des formes claires, stylisées, me peigner, m’arranger, entrer dans la vie sociale des adultes et discuter avec eux.

Comment donc ! J’avais essayé, fait des efforts, mais un ricanement me secouait quand je pensais aux résultats. Pour bien m’arranger et m’expliquer dans la mesure du possible, je m’étais mis à écrire un livre. C’est étrange, mais il me semblait que mon entrée dans le monde ne pouvait se faire sans explications, quoiqu’on ne pût imaginer d’explication ne rendant pas les choses plus obscures. Je voulais d’abord, par ce livre, me concilier ses faveurs afin de trouver plus tard, par contacts personnels, le terrain tout préparé : je calculais que si je parvenais à lui inspirer une image de moi favorable, cette image, à son tour, me transformerait, de sorte que, même sans le souhaiter, je deviendrais adulte.

Mais pourquoi la plume m’avait-elle trahi ? Pourquoi une sainte pudeur m’avait-elle empêché d’écrire un roman remarquablement banal ? Au lieu de tirer de mon cœur, de mon âme, une noble intrigue, pourquoi l’ai-je tirée de mes extrémité inférieurs, en fourrant dans mon texte des grenouilles, des jambes, des matières mal préparées et en fermentation, en ne me détachant d’elles que par le style, par le ton, par un langage froid et conscient, pour montrer que je voulais rompre avec ces ferments ? Pourquoi, comme pour aller à l’encontre de mes propres intentions, ai-je donné à cet ouvrage le titre Mémoires de l’époque d’immaturité ? C’est en vain que des amis me conseillaient de ne pas choisir ce titre et d’éviter, en général, la moindre allusion à l’immaturité.

– Ne fais pas ça ! disaient-ils. L’immaturité est une idée dangereuse : si toi-même reconnais que tu n’es pas mûr, qui pensera que tu l’es ? Ne comprends-tu as que la première condition de la maturité, condition sine qua non, c’est de penser soi-même qu’on la possède ?

Mais moi, j’avais l’impression qu’il ne fallait pas me débarrasser du blanc-bec en moi trop vite et trop légèrement, que les adultes étaient trop habiles et pénétrants pour se laisser tromper et que si quelqu’un était sans cesse poursuivi par son blanc-bec, il ne pouvait pas se présenter sans lui en public. Je prenais trop au sérieux le sérieux, je mettais trop haut le caractère adulte des adultes.

[…]

moi, hélas, j’étais un blanc-bec et cette catégorie des blancs-becs était ma seule institution culturelle. Doublement limité et enfermé : d’abord par mon propre passé, par mon enfance que je ne pouvais oublier, ensuite par les imaginations enfantines à mon sujet, par cette caricature que j’étais devenu dans la vision d’autrui, prisonnier mélancolique d’une végétation trop verte, oui, insecte perdu dans la profondeur des fourrés.

Situation non seulement pénible, mais encore menaçante. En effet, les adultes ne détestent rien tant que l’immaturité et rien ne leur répugne davantage. Ils supportent facilement les révoltes les plus agressives pourvu qu’elles se déploient dans le cadre de la maturité, ils ne s’effraient pas d’un révolutionnaire qui combat un idéal d’adulte par un autre idéal d’adulte, comme lorsque, par exemple, il renverse la Monarchie au profit de la République ou, vice versa, qu’il entame et avale la République grâce à la Monarchie. Ils contemplent avec plaisir l’agitation qui se fait autour d’affaires adultes, raffinées. Mais s’ils flairent l’immaturité chez quelqu’un, s’ils subodorent un blanc-bec ou un gamin, ils se jettent aussitôt sur lui, ils le piquent à coups de bec, comme font les cygnes pour un canard, ils l’assassinent de sarcasmes, d’ironie, de moqueries, ils ne laisseront pas attaquer leur nid par l’orphelin d’un monde qu’ils ont depuis longtemps rejeté.

Alors comment cela se terminerait-il ? Où cette voie me mènerait-elle ? Comment donc (me demandais-je), s’étaient produits en moi cet esclavage de l’inaccomplissement, cet abandon à la verdeur enfantine ? Etait-ce parce que je venais d’un pays particulièrement riche en créatures inachevées, inférieures, éphémères, où aucun col de chemise ne tient, où l’on voit souvent errer et gémir dans la pleine non seulement le Malheur et la Mélancolie, mais la Balourdise et l’Incapacité ? Ou parce que je vivais à une époque qui, toutes les cinq minutes, adopte de nouveau slogans et de nouvelles grimaces, avec des rictus convulsifs, autrement dit, une époque de transition ?

Une aube pâle suintait par les stores entrouverts, et moi, en traçant ainsi le bilan de mon existence, je rougissais et je poussais, dans les draps, des ricanements indécents, mais, j’éclatai soudain d’un rire animal, mécanique, un rire de pieds, comme si on m’avait chatouillé les talons et comme si ce n’était pas mon visage mais ma jambe qui riait. Il fallait en finir au plus vite, rompre avec l’enfance, prendre une décision et recommencer à zéro, il fallait faire quelque chose ! Oublier, oublier enfin les lycéennes ! M’arracher à l’amour des bonnes tantes culturelles et des campagnardes, oublier les petits fonctionnaires mauvais, oublier mon pied et mon détestable passé, mépriser le blanc-bec et le gamin… m’établir solidement sur le terrain des adultes, oui, adopter enfin cette attitude ultra-aristocratique, mépriser, mépriser ! Ne plus éveiller, exciter et tenter par mon immaturité celle des autres, mais, tout au contraire, extraire de moi la maturité, aider les autres à mûrir, parler avec l’âme des âmes ! – Avec l’âme ? Mais fallait-il oublier le pied ? Avec l’âme ? Et le pied, alors ? pouvait-on oublier les pieds des bonnes tantes culturelles ? Et après, que se passera-t-il si, malgré tout, je ne peux pas surmonter cette verdure enfantine qui pousse, qui vibre, qui bourgeonne partout (et certainement je ne pourrai pas), que se passera-t-il si moi, je vais à eux en homme mûr, tandis qu’eux continuent à me prendre à la légère, si moi je montre de la sagesse et eux de la sottise ? Non, non, dans ce cas, je préfère être le premier à me montrer sans maturité, je ne veux pas exposer ma sagesse à leur sottise, je préfère utiliser la sottise contre eux ! Et d’ailleurs, je ne veux pas, je ne veux pas, je préfère rester, j’aime, oh ! comme j’aime ces bourgeons, ces germes, ces buissons verts ! De sentir qu’ils me reprenaient, m’embrassaient dans leurs étreintes amoureuses, je retombai dans un rire mécanique, un rire de pieds, et j’entonnai une chansonnette polissonne.

Picasso - Buste d'homme écrivant2