« La Belle et la Bête » d’après Mme de Villeneuve à Chaillot

La compagnie Lemieux Pilon 4D art s’empare pour son dernier spectacle du conte mythique La Belle et la Bête. S’inspirant très librement de la version originale de Madame de Villeneuve, ils en proposent une lecture qui se veut contemporaine, tant dans la réécriture que dans la mise en œuvre scénique. Le résultat est décevant, la technique visuelle ayant monopolisé l’ardeur des artistes au détriment de tout le reste.

La Belle et la BêteUn spectacle en quatre dimensions ne signifie pas asperger le public d’eau ni l’asseoir dans des fauteuils qui vibrent, en plus de le doter de lunettes 3D. Non, la technique de Michel Lemieux et Victor Pilon consiste à faire surgir sur scène des hologrammes, images en 3D détachées de tout écran, jouant de la profondeur du plateau. Ces créations purement visuelles qui accompagnent des êtres de chair, de véritables comédiens, démultiplient les possibilités et nourrissent l’imaginaire – telles sont du moins les attentes des spectateurs.

D’emblée, il apparaît que le conte sur lequel se fonde le spectacle se prête peu à la dramatisation, plus fait de narration que de confrontations. Bien que réécrit, un narrateur-personnage est nécessaire pour assurer les transitions, livrer des informations qui ne peuvent l’être par les personnages. Aux limites de la scène, Louise Laprade s’adresse à nous et, en guise d’incipit, nous annonce un conte moderne, contemporain, auquel il nous faut croire.

De fait, le conte se rapproche de notre époque par son ancrage, sans pour autant renoncer à ses éléments mythiques et magiques. La Belle est ainsi une artiste d’aujourd’hui qui exprime la douleur du deuil de sa mère et du départ de son père dans des toiles aspergées de sang, tandis que la Bête vit dans un palais cerné de ronces appartenant à un autre temps. Cette modernisation, plutôt que d’actualiser le mythe – qui se passait très bien d’une telle démarche – l’affaiblit considérablement.

La Belle et la Bête - Lemieux PilonEn outre, cette hésitation entre deux époques se répercute au niveau de la langue : on oscille entre un langage qui se veut fluide, vulgaire, et par là tout à fait plat, et des formulations qui appartiennent davantage au conte, des tournures faussement puissantes qui se veulent en vain lourdes de sens.

Concernant l’esthétique scénique, le spectacle est placé sous le patronage de Johann Heinrich Füssli, dont la célèbre toile Le Cauchemar est à plusieurs reprises projetée. Le parallèle, quoiqu’intéressant, est appuyé sans grande subtilité quand le tableau est reproduit à l’identique par les comédiens. Néanmoins, c’est probablement cette même œuvre qui a inspiré la couleur bleutée du bel hologramme du Magnifique, le cheval du conte qui lie les deux lieux de l’histoire.

Celle-ci se partage en effet entre l’atelier de la jeune artiste et le château aux milles richesses. Leur alternance est permise par des décors purement visuels, projetés sur des rideaux-écrans qui coulissent de façon latérale. Ces motifs chargés qui distinguent différentes ambiances sont projetés sur les parois et le sol de la petite scène surélevée placée sur le plateau de Chaillot, et la débordent même, envahissant l’espace réservé aux spectateurs.

La Belle & la BêteLa fluidité que permet cette scénographie numérique est malheureusement plombée par des allers et venues peu discrets des comédiens et des déplacements d’objets bien trop visibles. A cela s’ajoute le fait que musiques et images frôlent à plusieurs reprises le kitsch, l’esthétique de la comédie musicale, et que les comédiens sont peu convaincants et échouent à justifier leur présence physique, charnelle, sur cette scène virtuelle.

Finalement, les plus beaux moments du spectacle sont purement visuels, mais au-delà de la fascination première, cela ne suffit pas à faire naître une quelconque émotion. Le rire que suscite parfois une maladresse de transition ou de jeu montre bien que précisément, à aucun moment, on y croit.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur ce spectacle, rendez-vous sur le site du Théâtre de Chaillot.