« Les Lauriers sont coupés » d’Edouard Dujardin

Figure investie du mouvement symboliste, Edouard Dujardin est également l’initiateur du monologue intérieur. Cette technique de narration qui suit au plus près le mouvement de la pensée des personnages est l’une des révolutions majeures de la littérature moderne. Trente ans avant James Joyce, Virginia Woolf et William Faulkner, le jeune auteur en fait l’expérience autour de la figure romantique de Daniel Prince.

« C’est, tout simplement, le récit de six heures de la vie d’un jeune homme qui est amoureux d’une demoiselle – six heures, pendant lesquelles rien, aucune aventure n’arrive » : ainsi Dujardin décrit-il son œuvre dans une lettre adressée à ses parents. La densité généralement contenue dans l’action d’un récit est ici déplacée dans l’intériorité du héros, qui se parle à lui-même.

Durant neuf courts chapitres, le jeune amant erre dans les rues de Paris, entre chez lui et chez Léa d’Arsay, une comédienne pour l’amour de laquelle il se ruine. A défaut de se focaliser sur ce qui l’entoure, la narration révèle les moindres mouvements de sa pensée.

Tandis qu’il prépare de grandes tirades platoniques en vue de son rendez-vous du soir, des interférences venues de ce qui l’entoure ou des souvenirs ramenés à la surface de sa conscience par l’entremise des sens viennent déranger l’ordre de ses pensées. L’écriture en résulte saccadée – en témoigne l’usage important de points-virgules –, et la lecture dynamique.

Une telle perspective met l’accent sur des détails insignifiants du quotidien, qui en plus de sembler familiers donnent une valeur documentaire à l’œuvre. La fin du XIXe siècle est ainsi abordée sous le signe de l’intimité : pour la première fois, le lecteur a le sentiment d’entrer dans le boudoir des jeunes filles courtisées, telle la dame aux camélias de Dumas fils, et d’accéder aux secrets des amants.

Dans ce tourbillon de pensée, les questionnements sur l’être et sa présence au monde côtoient les élans lyriques du jeune amant et la trivialité de certaines de ses pensées et actions. Malgré l’absence de narrateur, de médiateur entre le personnage et le lecteur, l’immense naïveté de Daniel Prince et le rire qu’il suscite font naître un point de vue différent du sien chez le lecteur. Un jugement prend forme, entre raillerie et tendresse, qui donne l’illusion de la liberté.

Dans cette œuvre unique et délicieuse, certains chapitres sont des tours de force. Ainsi le dîner du héros au restaurant, durant lequel il entremêle ses considérations sur la sole qui lui est servie, ses conjectures sur le couple voisin, et ses souvenirs d’enfance en bord de mer. Ses déambulations nocturnes dans les rues de Paris, bercées par un air d’orgue de barbarie qui donne son titre à l’œuvre, sont d’autres moments réjouissants de cette lecture.

Avec cette œuvre, Edouard Dujardin pensait avoir créé un nouveau genre littéraire. Sortie de l’oubli grâce au grand James Joyce, elle est devenue le point de départ d’une technique narrative inédite et une référence incontournable sur la question du monologue intérieur.

F.

Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa ; c’est bien le vestibule, l’escalier ; l’escalier tournant ; enfin, le second étage ; est-ce là ? oui certes, là ; sonnons ; mes bottines sont propres, ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées ; j’ai beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu’il faut que je lui dise ; elle vient évidemment de rentrer ; elle aura sa robe de cachemire noir ; je suis sot de ne pas sonner ; si elle me voyait ; je sonne ; des pas à l’intérieur ; la porte s’ouvre ; c’est Marie.