« Oncle Gourdin » au Théâtre du Rond-Point

Les lutins d’Oncle Gourdin ont déplacé leur joyeux bordel du Festival d’Avignon au Théâtre du Rond-Point. La volonté de la Compagnie du Zerep, menée par Sophie Perez et Xavier Boussiron, est de redonner sa place au spectateur, et ce, en le questionnant et en le déroutant. L’objectif est atteint : il est complètement perdu. 

Dans la clairière d’une forêt, cinq affreux lutins font preuve d’une énergie débordante et « légèrement » destructrice. Des tas d’objets en tout genre jonchent le sol et sont mis à mal par cette famille qui les recycle à sa manière. Ils n’hésitent donc pas à donner des coups de hache, à scier, à déchirer et à clouer tout ce qui leur tombe sous la main. On se croirait dans une comédie festive de Shakespeare, dans laquelle Puck et ses amis fuient la cité et ses lois pour laisser libre cours à leurs instincts – la langue et la distinction en moins.

Le quotidien de ces énergumènes n’est pas triste. Ils s’offrent des cadeaux, partent à la chasse et se font la lecture, ce qui provoque des rires gras. Mais, tels des animaux, ils communiquent mieux par les gestes que par la parole. Confrontés à l’ennui, ces monstres découvrent les livres de l’oncle Gourdin et se mettent à faire du théâtre. C’est du moins ce qu’indique la note d’intention de Sophie Perez et Xavier Boussiron. Sans l’avoir lue auparavant, le public est réduit à n’être que le témoin de débordements successifs. La seule chose à laquelle il se raccroche dans le premier tiers du spectacle, c’est un rapport primitif à la culture, qui certes, amuse : Claudel est employé comme une parole magique aux vertus somnifères et la voix de Jean Vilar vient hanter les lieux. Avec la petite mélodie d’entrée jouée à la harpe, Sur le pont d’Avignon, on devine l’objet de la critique.

Mais pour aller où ? Ça, on se le demande bien. Le public d’initiés qui occupait les rangs du Rond-Point pour cette première n’avait pas l’air de s’en soucier, rigolard. Pour ne pas perdre pied, les novices partent en quête de références, mais le texte se raréfie, ce qui ne les aide pas. Malgré les quelques fois où les dialogues viennent confirmer de vagues intuitions, les grognements ne suffisent pas à nous mener là où les metteurs en scène le voudraient. Lumières et sons, qui ne sont pas non plus caractérisés par la finesse, ne clarifient pas davantage le propos : fumée à outrance, éclairs et musique stridente accompagnent l’hystérie générale.

On peut néanmoins saluer la performance physique des comédiens : visiblement, ils prennent un malin plaisir à se dépenser autant. Avec leurs costumes et leurs masques difformes, ils vont et viennent constamment à travers le plateau. En s’adressant aux spectateurs et en le sollicitant, ils abattent du même coup le quatrième mur. En effet, le théâtre est montré du doigt alors même qu’il a lieu : on parle de lui, on invoque Olivier Py, Pasolini, Eschyle, on dénonce ses tendances hermétiques. Là encore, c’est ce que prétendent les metteurs en scène, car en réalité, rien de plus obscur et discriminant que ce que l’on a sous les yeux. On serait d’ailleurs bien en peine de définir de quoi il s’agit : théâtre ? performance ? danse ? « Féerie contemporaine », disent-ils.

Après une parodie de danse contemporaine qui suscite une nouvelle fois le rire et qui isole encore plus ceux qui n’ont pas le bonheur de faire partie de l’élite, le délire prend fin. Comme le public ne sait pas quel est le chemin qui a été pris, les comédiens doivent indiquer explicitement que c’est terminé, et, tant qu’à faire, en arborant une paire de fesses. Tout cela nous laisse un peu dépités et sacrément dubitatifs.

F. pour Les Trois Coups

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