« Que faire ? (Le Retour) » de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert à la Colline

Que faire ? (Le Retour) est une sorte de fable contemporaine. Ce sont deux jeunes vieux qui découvrent la philosophie, l’art et la politique, comme par hasard. La curiosité, l’affolement, l’excitation et l’ivresse du savoir s’empare d’eux et les entraîne dans une quête du sens qui commence autour de la table de leur cuisine.

La pièce débute de façon réaliste : une femme banale vide son sac de courses banales à côté de son mari lui aussi banal. Ce quotidien est rapidement perturbé lorsqu’elle trouve au fond de son sac de courses : un livre. Avant tout un objet livre, fermé, mystérieux, qui inquiète et attire. Une fois pris en main et ouvert, elle est à son tour saisie. Ce sont les Méditations métaphysiques de Descartes : « […] il fallait une fois en ma vie tout renverser jusqu’au fond et commencer de nouveau à partir des premiers fondements […] ».

Le mari revient avec un chariot de livres, et la grande aventure commence. Ils se lancent dans l’Histoire de l’art, de la pensée et de l’économie avec un esprit vierge de tout savoir et de tout préjugé. Le voyage est bien sûr intellectuel, mais il est aussi physique, tout comme le livre est avant tout objet.

Que faire ?Il faut donc déplacer les livres, les empiler, les classer, les parcourir, les comparer. Il faut faire l’inventaire puis le tri entre ce que l’on garde et ce que l’on jette : la Révolution Française ? Mai 1968 ? Marx ? Tocqueville ? Proudhon ? Les esprits naïfs de ces clowns infatigables et pleins de bonne volonté se confrontent vite à la relativité, à l’incertitude, au doute indéracinable.

Ils discutent, reproduisent et revivent à plein corps ce passé qu’ils découvrent et tantôt s’émerveillent tantôt paniquent. Le dialogue devient progressivement obsolète : c’est la conscience politique qui est en germe. Entre deux coupures musicales qui ponctuent leurs recherches, ils voient naître leur propre pensée, leurs propres convictions, comme des éclairs de lumière.

Les livres se réduisent à n’être que le support de leurs podiums révolutionnaires et le discours prend la forme d’un patchwork de grands textes. Désormais, les citations ne sont plus attribuées à leurs auteurs, elles sont prononcées comme pour la première fois, comme à une foule à qui l’on s’adresse avec un mégaphone.

Cette foule, c’est évidemment le public en qui se mêlent le rire et les frissons. L’appel à l’insurrection cherche à aller au-delà de la fiction et à nous atteindre malgré le défaitisme qui point à la toute fin. Le jeté de roses et les applaudissements enthousiastes n’enlèvent rien à la force du message qu’ont voulu faire passer Jean-Charles Massera et Benoît Lambert.

F.