« L’Acte inconnu » de Valère Novarina à la Colline

Il faudrait assister à plusieurs représentations pour déchiffrer L’Acte inconnu de Valère Novarina. Il faudrait aussi être doté de plus d’yeux et d’une paire d’oreilles en plus. Il faudrait pouvoir voir les scènes au ralenti. Il faudrait savoir un bon nombre de villes de par le monde entier. Il faudrait entendre l’Italien et comprendre l’Allemand. Il faudrait enfin connaître toutes les subtilités de la langue française et au-delà même.

L’Acte inconnu, ce sont treize acteurs dont les rôles sont indéterminés. C’est un décor à chaque fois nouveau, pimenté de magie et d’éphémère : sur scène on n’hésite pas à casser et à écraser les objets. Hommes et femmes surgissent de droite et de gauche, de devant et de derrière. Ils parlent en tous sens et le spectateur est absorbé par ce qu’il ne comprend qu’à moitié. Derrière des dialogues qui font sourire voire rire, c’est une tragédie que dénonce le dramaturge : celle de l’homme confronté à la mort, de l’espace et du vide, du langage et de la pensée.

Le fil directeur serait difficile à extraire de l’ensemble. Aucune scène ne se ressemble et les acteurs eux-mêmes sont surprenants dans leurs capacités. Que ce soit pour débiter une liste de noms incompréhensibles, pour mimer un drame bourgeois en étant tous les personnages à la fois ou pour chanter accompagnés d’un accordéon, ils sont tous présents à l’appel. La musique est sans cesse présente et le bruit qui l’accompagne en fait partie. Impossible de somnoler pendant cette pièce, les éclats de voix, les coups de fusils ou plus simplement les coups de planche sur le sol maintiennent en haleine le parterre. De sursaut en soubresaut, au sortir de la pièce, on ressent le besoin de bouger amplement et véritablement.

Cette sollicitation constante se fait aussi par la parole. Hormis les pointes d’humour qui font apprécier au public leur place dans la salle, le mal-être n’est pas négligé par l’auteur. Que ce soit simplement par la panique de n’entendre que peu de choses à la pièce ou par une tirade de questions psychologiques auxquelles l’auditoire répond inévitablement, les spectateurs ce sentent dérangés dans le confort de leur fauteuil. Certains ne résistent d’ailleurs pas et quittent la salle avant la fin du spectacle.

Il n’est pas étonnant lorsqu’on détaille la particularité des costumes des acteurs de se sentir tourner obliquement la tête pour voir se transposer une scène aux balcons du théâtre. L’immobilité et le silence sont absents, bien au contraire, la gestuelle et la parole sont là à outrance et semblent éclairer l’auditeur dans le cheminement de sa pensée. Le mouvement est continu et ne permet pas au public de soupirer une minute.

Derrière toute cette mise en scène, on ne peut s’empêcher d’être émerveillés lorsque l’on saisit des bribes de phrases particulièrement pertinentes. Sous ce débit de mots, le dramaturge laisse entendre des vérités qui fouettent l’oreille du spectateur à la recherche de sens. On retiendra particulièrement l’anagramme « Dieu » / « vide » qui remet en cause les prières humaines. Il faut en effet noter que les références religieuses sont nombreuses rappelant la petitesse de l’homme face à la mort. Mort que les acteurs vont tenter de vaincre à travers le spectre de Yorick, mort qu’ils écraseront de leur pied sous la forme d’un crâne.

De multiples détails pourraient être passés en revue et analysés, mais pour cela il faudrait en effet y retourner à la lumière de quelques explications en plus.

F.