16 Sep

« Vie de Henry Brulard » de Stendhal [extrait]

Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux m’en tenir à la ligne précédente.

Depuis la fin de mai jusqu’au mois d’octobre ou de novembre que je fus reçu sous-lieutenant au 6e régiment de dragons à Bagnolo ou Romanengo, entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet.

On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil, par un effet semblable j’aurai grand’peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies ? Par où commencer ? Comment rendre cela un peu intelligible ? Voilà déjà que j’oublie l’orthographe, comme il m’arrive dans les grands transports de passion, et il s’agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.

Daignez me pardonner, ô lecteur bénévole ! Mais plutôt, si vous avez plus de trente ans ou si, avant trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre !

Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m’avait entièrement enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n’arriva à ce qu’on appelle le bonheur qu’en septembre 1811.

Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité mais d’une sorte de constance.

La femme que j’aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d’autres amants, mais elle me préférerait à un rang égal, me disais-je ! J’avais d’autres maîtresses.

(Je me suis promené un quart d’heure avant d’écrire.)

Comment raconter raisonnablement ces temps-là ? J’aime mieux renvoyer à un autre jour.

En me réduisant aux formes raisonnables je ferais trop d’injustice à ce que je veux raconter.

Je ne veux pas dire ce qu’étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836, ce qu’elles étaient ; mais, d’un autre côté je ne puis écrire ce qu’elles étaient pour moi en 1800, le lecteur jetterait le livre.

Quel parti prendre ? Comment peindre le bonheur fou ?

Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu’il a le plus aimée en sa vie ?

Ma foi je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.

Je sens bien que je suis ridicule ou plutôt incroyable. Ma main ne peut plus écrire, je renvoie à demain.

Peut-être il serait mieux de passer net ces six-mois-là.

Comment peindre l’excessif bonheur que tout me donnait ? C’est impossible pour moi.

Il ne me reste qu’à tracer un sommaire pour ne pas interrompre tout à fait le récit.

Je suis comme un peintre qui n’a plus le courage de peindre un coin de son tableau. Pour ne pas gâter le reste il ébauche all meglio ce qu’il ne peut pas peindre.

O lecteur froid, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.

Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d’intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.

Je passerais dans d’horribles douleurs, les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu’en mourant je ne dirais pas : Je ne veux pas recommencer.

D’abord ce bonheur d’avoir pour parent Martial. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre si vous voulez mis bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.

Tout ceci ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l’analyse de ce que je sentis alors.

Je suis très froid aujourd’hui, le temps est gris, je souffre un peu.

Rien ne peut empêcher ma folie.

En honnête homme qui abhorre d’exagérer, je ne sais comment faire.

J’écris ceci et j’ai toujours tout écrit comme Rossini écrit sa musique, j’y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto.

Je lis dans un livre que je reçois aujourd’hui :

« Ce résultat n’est pas toujours sensible pour les contemporains, pour ceux qui l’opèrent et l’éprouvent ; mais à distance et au point de vue de l’histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd l’originalité de son caractère », etc., etc. (M. de Villemain, préface, page X).

On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail.

Henry Beyle

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