03 Août

« Capitale de la douleur » de Paul Eluard [poèmes choisis]

L’AMOUREUSE

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

IX

Sur le ciel délabré, sur ces vitres d’eau douce,
Quel visage viendra, coquillage sonore,
Annoncer que la nuit de l’amour touche au jour,
Bouche ouverte liée à la bouche fermée.

X

Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil de l’eau froide.

 

 

« Baigneuse du clair au sombre »

L’après-midi du même jour. Légère, tu bouges, et légers, le sable et la mer bougent.

Nous admirons l’ordre des choses, l’ordre des pierres, l’ordre des clartés, l’ordre des heures. Mais cette ombre qui disparaît et cet élément douloureux, qui disparaît.

Le soir, noblesse est partie de ce ciel. Ici, tout se blottit dans un feu qui s’éteint.

Le soir. La mer n’a plus de lumière et, comme aux temps anciens, tu pourrais dormir dans la mer.

 

 

Sans titre

Sous la menace rouge d’une épée, défaisant sa chevelure qui guide ses baisers, qui montre à quel endroit le baiser repose, elle rit. L’ennui, sur son épaule, s’est endormi. L’ennui ne s’ennuie qu’avec elle qui rit, la téméraire, et d’un rire insensé, d’un rire de fin du jour semant sous tous les ponts des soleils rouges, des lunes bleues, fleurs fanées d’un bouquet désenchanté. Elle est comme une grande voiture de blé et ses mains germent et nous tirent la langue. Les routes qu’elle traîne derrière elle sont ses animaux domestiques et ses pas majestueux et leur ferment les yeux.

 

 

PAUL KLEE

Sur la pente fatale, le voyageur profite
De la faveur du jour, verglas sans cailloux,
Et les yeux bleus d’amour, découvre sa saison
Qui porte à tous les doigts de grands astres en bague.

Sur la plage la mer a laissé ses oreilles
Et le sable creusé la place d’un beau crime.
Le supplice est plus dur aux bourreaux qu’aux victimes
Les couteaux sont des signes et les balles des larmes.

 

 

PARIS PENDANT LA GUERRE

Les bêtes qui descendent des faubourgs en feu,
Les oiseaux qui secouent leurs plumes meurtrières,
Les terribles ciels jaunes, les nuages tout nus
Ont, en toute saison, fêté cette statue.

Elle est belle, statue vivante de l’amour.
O neige de midi, soleil sur tous les ventres,
O flamme du sommeil sur un visage d’ange
Et sur toutes les nuits et sur tous les visages.

Silence. Le silence éclatant de ses rêves
Caresse l’horizon. Ses rêves sont les nôtres
Et les mains de désir qu’elle impose à son glaive
Enivrent d’ouragans le monde délivré.

 

 

LEURS YEUX TOUJOURS PURS

Jours de lenteur, jours de pluie,
Jours de miroirs brisés et d’aiguilles perdues,
Jours de paupières closes à l’horizon des mers,
D’heures toutes semblables, jours de captivité.

Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles
Et les fleurs, mon esprit est nu comme l’amour,
L’aurore qu’il oublie lui fait baisser la tête
Et contempler son corps obéissant et vain.

Pourtant, j’ai vu les plus beaux yeux du monde,
Dieux d’argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,
De véritables dieux, des oiseaux dans la terre
Et dans l’eau, je les ai vus.

Leurs ailes sont les miennes, rien n’existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d’étoile et de lumière
Leur vol de terre, leur vol de pierre
Sur les flots de leurs ailes,

Ma pensée soutenue par la vie et la mort.

 

 

LE PLUS JEUNE

Au plafond de la libellule
Un enfant fou s’est pendu,
Fixement regarde l’herbe,
Confiant lève les yeux :
Le brouillard léger se lèche comme un chat
Qui se dépouille de ses rêves.
L’enfant sait que le monde commence à peine :
Tout est transparent,
C’est la lune qui est au centre de la terre,
C’est la verdure qui couvre le ciel
Et c’est dans les yeux de l’enfant,
Dans ses yeux sombres et profonds
Comme les nuits blanches
Que naît la lumière.

 

 

Sans titre

Revenir dans une cille de velours et de porcelaine les fenêtres seront des vases où les fleurs, qui auront quitté la terre, montreront la lumière telle qu’elle est.

Voir le silence, lui donner un baiser sur les lèvres et les toits de la ville seront de beaux oiseaux mélancoliques, aux ailes décharnées.

Ne plus aimer que la douceur et l’immobilité à l’œil de plâtre, au front de nacre, à l’œil absent, au front vivant, aux mains qui, sans se fermer, gardent tout sur leurs balances, les plus justes du monde, invariables, toujours exacts.

Le cœur de l’homme ne rougira plus, il ne se perdra plus, je reviens de moi-même, de toute éternité.

 

 

GEORGES BRAQUE

Un oiseau s’envole,
Il rejette les nues comme un voile inutile,
Il n’a jamais craint la lumière,
Enfermé dans son vol,
Il n’a jamais eu d’ombre.

Coquilles des moissons brisées par le soleil.
Toutes les feuilles du bois disent oui,
Elles ne savent que dire oui,
Toute question, toute réponse,

Et la rosée coule au fond de ce oui.
Un homme aux yeux légers décrit le ciel d’amour.
Il en rassemble les merveilles
Comme des feuilles dans un bois,
Comme des oiseaux dans leurs ailes
Et des hommes dans le sommeil.

 

 

Sans titre

Ta chevelure d’oranges dans le vide du monde
Dans le vide des vitres lourdes de silence
Et d’ombres où mes mains nues cherchent tous tes reflets.

La forme de ton cœur est chimérique
Et ton amour ressemble à mon désir perdu.
O soupirs d’ambre, rêves, regards.

Mais tu n’as pas toujours été avec moi. Ma mémoire
Est encore obscurcie de t’avoir vu venir
Et partir. Le temps se sert de mots comme l’amour.

 

 

Sans titre

Les lumières dictées à la lumière constante et pauvre passent avec moi toutes les écluses de la vie. Je reconnais les femmes à fleur de cheveux, de leur poitrine et de leurs mains. Elles ont oublié le printemps, elles pâlissent à perte d’haleine.

Et toi, tu te dissimulais comme une épée dans la déroute, tu t’immobilisais, orgueil, sur le large visage de quelque déesse méprisante et masquée. Toute brillante d’amour, tu fascinais l’univers ignorant.

Je t’ai saisie et depuis, ivre de larmes, je baise partout pour toi l’espace abandonné.

 

 

LE GRAND JOUR

Viens, monte. Bientôt les plumes les plus légères, scaphandrier de l’air, ne tiendront par le cou.

La terre ne porte que le nécessaire et tes oiseaux de belle espèce, sourire. Aux lieux de ta tristesse, comme une ombre derrière l’amour, le paysage couvre tout.

Viens vite, cours. Et ton corps va plus vite que tes pensées, mais rien, entends-tu ? rien, ne peut te dépasser.

 

 

Sans titre

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs

Parfum éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

 

 

VIII

Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage de tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n’es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve

 

 

IX

Où la vie se contemple tout est submergé
Monté les couronnes d’oubli
Les vertiges du cœur des métamorphoses
D’une écriture d’algues solaires
L’amour et l’amour

Tes mains font le jour dans l’herbe
Tes yeux font l’amour en plein jour
Les sourires par la taille
Et tes lèvres par les ailes
Tu prends la place des caresses
Tu prends la place des réveils.

 

 

XV

Elle se penche sur moi
Le cœur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble inséparable
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves.

 

 

XVII

D’une seule caresse
Je te fais briller de tout ton éclat.

 

 

XXII

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l’attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

 

 

XXIX

Il fallait bien qu’un visage
Réponde à tous les noms du monde.

Les Amants - Magritte

1 commentaire

  1. Constance - 3 août 2013 at 22:29

    Flo,
    Je suis ravie, grâce à toi, de relire ces poèmes d’Eluard que j’aimais tant quand j’avais 20 ans et donc certains figuraient dans mon petit cahier de poésie de l’époque!
    J’écoule à Grasse quelques jours tranquilles qui me permettent d’apprécier pleinement la beauté de ces textes…
    Merci.
    Mille baisers,
    Constance

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