« Paradiso » de José Lezama Lima [extrait] : deux chenilles au cinéma

Cemí était encore trop marqué par cette matinée quand il décida de descendre à pied jusque chez lui par San Lázaro. Il se remémorait ce que Fronesis et Foción avaient dit avec une apparence d’objectivité. Il pensait aussi au roman qui se cachait sous ces paroles. Mais il ne parvenait pas à reconstituer de quelle façon s’hypostasiaient les discours entendus. Il avait fait la connaissance de Fronesis grâce à une excursion et à une histoire racontée par lui. En dehors de son oncle Alberto, ç’avait été la seule personne qui se fût tournée vers lui. Il sentait que la rencontre de Foción participait du hasard, alors que dans celle de Fronesis il y avait élection. Il sentait aussi que, dans ce hasard et dans ce choix, il y avait une égale profondeur, un destin identique. Quant à Foción, il sentait que son inséparable était d’une autre nature ; comme dans un cauchemar, il le voyait courir avec des yeux dilatés de chat entre Fronesis et lui pour rebondir encore vers Fronesis ; mais la destinée prise dans cette trajectoire réversible était plus inquiétante que véritablement destructrice, car ni Fronesis ni Cemí n’étaient disposés à se déguiser en souris par complaisance pour le ronronnement de Foción. Mais non, il ne connaissait pas encore Foción assez bien, se disait-il, tout en marchant avec une visible gaieté ; comme pour affirmer qu’il glissait sur les élégantes rimes mariées d’une catomachie.

En passant près du square Eloy Alfaro, il sentit une aimantation guider son regard ; soudain il crut voir quelque chose comme une chenille parcourant une feuille de laitue. Le bois vers du banc, mordu par une lumière insistante, faisait ondoyer en une houle deux personnages. Alors se détachèrent nettement, avec de trop métalliques arêtes, émergeant d’un fond qui courait s’occulter dans une réminiscence encore si proche qu’elle paraissait une brillante somnolence, deux chenilles qui s’interrogeaient de leurs petites cornes, sur la surface mouchetée d’une feuille de malanga. C’étaient Lucía et Fronesis. La conque printanière du vert et les fraises de la soie étaient visibles au bras qui s’appuyait à l’épaule de Fronesis. Mais tandis que le fond vert du banc semblait, en creusant sa dimension de lointain, cacher les ressources voluptueuses de ce bras parcouru par l’onctueuse salive de la chenille, le nez décidé de Fronesis, la ligne qui lui partait du front pour former un irréprochable angle droit avec l’aile du nez qui, tel un daim, interprétait les moindres variations de la brise, en représentait l’impossible refus. Son nez avait quelque chose de celui d’une sentinelle athénienne refusant de caresser un chat persan ou de lire une missive secrète d’Artaxerxès.

L’après-midi, Cemí, encore étourdi par la rapide diversité de la matinée, décida de gagner l’ombre d’une salle de cinéma. On présentait une version d’Iseult mise à la portée des enfants du siècle. L’esprit du mal avait été remplacé par un bossu qui se perdait dans les champs de blé en jetant des regards en coin. Au roi tremblotant était substitué un armurier noiraud qui tenait aussi de l’horloger décapité. Le nain au regard torve volait les escopettes pour exhiber par la détonation leurs noires orbites devant le nageur trop doré sur la poitrine duquel il les appuyait. Un canot de course londonien soulevait comme un tumulus les deux amants, parmi fanfares et torches. Le nain au regard torve recevait en même temps une suspension d’Inde et une chevrette pleine. De sorte qu’à la fin les amants étant morts et le drapé du rideau égal d’un côté et de l’autre, le choix entre le bien et le mal s’était avéré inefficace.

Une vieille habitude de Cemí lui dit faire une brusque découverte en entrant dans la salle obscure. Avant de se projeter sur l’écran qui le regardait, sa vue s’accommodait en parcourant l’assistance. Une fois qu’il avait distingué quelques visages, il se plongeait dans la convocation du point central de la toile aux ombres, mais au cours de ce survol des visages il avait pu parvenir à amortir l’éblouissement de la rue et à réaliser la transition avec l’écran rayé. Dès le début de sa recherche de l’accommodation, son globe oculaire donna contre deux joues qui frottaient très lentement leur surface. Les deux chenilles avaient remplacé le vert de la laitue par les ombres que maniait adroitement l’Italien De Porta. Lucía et Fronesis étaient là, dans l’éternel retour de leurs attitudes : Lucía étirant le souffle du serpent de ses bras ; Fronesis impassible, avec son profil marqué et tranchant, profil qui acérait ses contours autant qu’une hache destinée à couper le serpent en tronçons.

Chaque fois que le projecteur émettait une image claire, Cemí regardait avec précaution les lentes variations des positions du couple. On voyait la femme s’émietter et se noyer, sans cesse plus assaillie par les fourmillements de l’Eros. Ses lèvres traçaient pour ornement un cercle humide sur la gorge de Fronesis. La joue de Lucía glissait sans cesse sur celle de son amant, tels des boucliers frottés par deux combattants somnambules. Tout en offrant ses joues, Lucía allongeait la provocation de son dos, et la callipygie émergeait comme un dauphin qui met son dos de niveau avec la surface vitrée de l’onde.

Une ombre tempétueuse suivit la précédente clarté du projecteur. Iseult court au bord de la mer, fibre d’or apportée par l’oiseau vole sur ses tresses nouées en un haut chignon. Son corps repose à demi endormi sur le sable. Un crabe incapable de dissimuler sa surprise ne peut pénétrer dans le cercle qui l’entoure, où l’onde elle-même, dans la prolongation de son insatisfaction voluptueuse, lèche et se retire. Le corps de Tristan, déjà exercé à lutter contre le dragon, se dresse dans un cri devant le quadrige solaire ; telles celles d’une amphore de vin, ses émanations font reculer l’onde, mais celle-ci se remet à avancer et couvre le cercle pour réveiller en sursaut Iseult, aux tétins gercés par le nitre.

Le dos sur le sable et les deux mains sous la nuque, Iseult fléchit les jambes. Elle montre un instant son entrejambe où la fibre d’or apportée par l’oiseau s’est métamorphosée en une crinière ou en une prairie picorée par un ciguapa. La peau rose s’est changée en un contrefort tordu comme un petit boyau d’appendice intestinal. Le plateau de neige bariolée que constituait l’invite de sa peau, ce sont maintenant les ondulations d’un terrain carbonifère. Le projecteur établit un blanc important grâce auquel le regard de Cemí se jette sur le couple. Il voit Fronesis qui, d’un geste sans appel, ôte de son épaule la main de Lucía. Il voit, sous son nez de sentinelle hellène, les lèvres de Fronesis esquisser une moue de dégoût. Il voit Lucía tête basse, le souffle presque coupé. Il voit Fronesis se barrer les lèvres de l’index, pour l’inviter au silence. Il voit Lucía qui se met à sangloter.

Cemí craignait que quelque geste indiscret du couple ne leur permît de s’apercevoir de sa présence et de soupçonner son observation. Supposition gratuite mais dont il fallait éviter la réalisation ; Cemí pensait qu’à leurs yeux cette coïncidence pourrait être interprétée comme une poursuite malintentionnée. Il se leva et chercha la diagonale opposée à l’endroit occupé par le dégoûté et l’agressive. Un nouveau blanc révéla un autre danger qu’il n’avait pas repéré jusqu’alors. Au point médian de la diagonale, Cemí aperçut une autre égratinure mise en évidence par le diable. Foción était là, avec une inquiétude déchaînée qui faisait de lui vis-à-vis du couple un voyeur ; on aurait dit qu’il entendait, malgré son discret éloignement, les mouvements et les chuchotements des amoureux. Il ne cachait pas le peu d’intérêt qu’il ressentait pour la nerveuse et légendaire contemporaine. Son film, sa chasse, son incitatus, c’était le couple. Il était à l’affût comme un félin écartant les herbes avec une menaçante lenteur pour tomber sur sa proie. Foción avait-il suivi le couple d’amoureux ? Ou bien était-il déjà au cinéma quand y étaient entrés ceux qui le mettaient ainsi aux aguets ? A peine Cemí eut-il senti de telles questions naître en lui qu’il retourna à la rue afin d’éviter l’hyperbolique récurrence qui avait déterminé les petits mobiles de la conduite d’autrui. Cemí évitait de se laisser tenter par le démon bleu de la banalité capricieuse. La seule éventualité de se laisser prendre aux rets d’un labyrinthe médiocre lui faisait se frapper le front du poing. Il n’ignorait pas qu’un tel médiocre labyrinthe était nécessaire à beaucoup de bœufs asphyxiés par la buée de quelque bocal. Foción, lui, se démontait – et cela remplissait presque la moitié de sa vie – en quantité d’incroyables vétilles sans Ariane et sans Minotaure. Sa morbide capacité d’attente lui faisait suivre n’importe quel labyrinthe jusqu’à la ligne d’horizon où un immense ennui avait poli son visage au point de lui procurer une certaine noblesse, celle de l’indifférence, de la distance et du dédain. Son autodestruction dans la temporalité le réconciliait en multipliant les miroirs autour de toute manifestation phénoménale. Quand le lièvre de l’événement était à la portée de sa main, il se vidait déjà de son sang et la fréquence de tels exercices dans l’infini lui fermait la source de la volupté. Il tailladait de telle sorte la distance entre le désir et l’objet désiré qu’à la fin l’objet désiré tendait, tel Persée, la tête tranchée de ses désirs.

Lucía, humiliée, sentait quel extrême danger pouvaient lui faire courir ses sanglots, mais elle percevait aussi ce qu’avaient d’inexorables les chemins conduisant à Fronesis. Dans son attitude même et tout en pleurant, elle sentait le risque créé par ses larmes, mais quand elle se mettait à voir la situation du point de vue de Fronesis, elle se sentait irrémédiablement perdus ; même sur le plan d’un érotisme immédiat, elle devinait l’excès de labyrinthes, d’avances et de reculs, auquel l’entraînerait la fascination que Fronesis exerçait sur elle, fascination qu’elle ne pouvait interpréter que par la distorsion élastique de ses nerfs quand elle se sentait envahie par cette image qui, en descendant en elle, se mettait à lui brûler la peau de son frôlement. Puis l’image remontait, laissant dans son espace intérieur le tracé du parcours de la mémoire musculaire, pour dégager de nouveau l’image de l’incitation et se remettre en circulation, avec une énergie qui ne trouvait pas sa spirale de sortie, Lucía adolescente découvrait les secrets de cet ergon, comme disaient les Grecs, de cette énergie se déployant en cercles lents de la nébuleuse au phosphore, de la reconstruction à la pulvérisation de l’image. Au cours d’un passage sombre de la projection, ombre accrue par la dissimulation de sa honte, l’image de Fronesis descendit si profondément en Lucía qu’elle s’y perdit. Quand le miroir de l’image remonta, il ne portait plus qu’un point, mais ce mouvement de rupture de l’image engendra deux réponses différentes : Lucía se leva pour s’en aller ; Fronesis, au contraire, sans éviter son départ, lui serra le bras et lui dit : « Ce soir, je viendrai te chercher. » Lucía secoua le bras auquel appartenait cette main qui la serrait. Dans les couloirs elle ouvrit son sac et y trouva l’humide bâton de rouge. Au moment où elle retouchait le cercle de ses lèvres, l’image, une fois brisé le verre du miroir, était déjà passée dans son autre loge et s’y livrait à une danse où les corps tour à tour s’enlaçaient et se séparaient, traqués par les flammes. Fronesis croisa les jambes, alluma une longue cigarette, pensa que l’allumette allait agoniser, mais l’image projetée reprit assez d’intensité pour mettre en lumière sa silhouette de sentinelle hellène.

Foción voulut vérifier, faute d’en pouvoir saisir le sens, le degré et la réalité de la retraite de Lucía. Il alla aux toilettes après avoir parcouru du regard les rangées de fauteuils et s’être approché autant que possible de la porte. Non, la retraite de Lucía n’était pas une simple retraite stratégique. Foción revint à sa place et, d’attente inquiète, se mit à fumer. La cigarette humectée et agitée par sa nervosité lui brûlait le bout des doigts. Il se décida pour la solution la moins prudente : aller s’asseoir à côté de Fronesis, sur le siège que le départ de Lucía laissait vacant.

Munch - La Jalousie