Notes et contre-notes sur « L’Avenir est dans les œufs » (1/2)

Alors que Jacques ou la Soumission est sous-titrée par ce que l’on peut lire comme une contre-indication, « Comédie naturaliste », la suite, L’Avenir est dans les œufs, est sous-titrée « Ou il faut de tout pour faire un monde ». On retrouve là un proverbe comme ceux qui donnent leurs titres à certaines pièces de Musset On ne badine pas avec l’amour, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, Il ne faut jurer de rien, On ne saurait penser à tout – suivant ce genre théâtral mineur des XVIIIe et XIXe siècles, dont la caractéristique est que la pièce doit illustrer le titre. « La surprise recherchée est dans la distance du titre à l’intrigue, ou dans la façon détournée dont l’intrigue amène à une « moralité » proverbiale », lit-on dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Le proverbe est généralement une œuvre courte, qui contient une intrigue mineure et légère, avec néanmoins une orientation vers le drame dans la plus connue des pièces de Musset On ne badine pas avec l’amour.

Ce proverbe-ci suggère qu’il faut accepter la différence, tolérer ceux que l’on rejette ou méprise, ceux qui ne nous ressemblent pas. Deux points de vue sont ainsi contenus : les parents de Jacques doivent l’accepter dans son refus à l’uniformité, sa singularité qui le place en posture de résistance ; Jacques et le lecteur-spectateur doivent accepter les familles des Jacques et des Robert qu’ils désapprouvent, et envisager leur perspective avant de la condamner. A l’orée de la pièce, Ionesco invite donc à la sagesse, à la tolérance, à la bienveillance, laissant non seulement libre du parti à prendre, mais invitant de plus à le prendre avec mesure et bon sens.

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Après le titre, une phrase indique : « Cette pièce constitue une sorte de suite à Jacques ou la Soumission ». La modalisation invite à être prudent dans la situation de cette pièce par rapport à la première, et elle est pourtant aussitôt mise en défaut par la première didascalie : « Au lever du rideau, Jacques et Roberte se tiennent embrassés, accroupis comme à la fin de Jacques ; le changement de décor n’est pas important ». Non seulement la pièce n’est pas précédée par une liste de personnages identifiés les uns par rapport aux autres, et l’on retrouve donc les mêmes que dans Jacques, mais en plus ils sont exactement dans la même position qu’avant l’irruption des parents, soulignant une continuité presque parfaite avec ce qui précède. Une telle entrée en matière oblige à envisager l’Avenir comme dépendante de Jacques, alors que la première pièce peut être considérée comme autonome, pleinement achevée par l’image de Roberte restée seule en scène, enfouie sous sa robe. Malgré la rupture des pages blanches, du titre et du sous-titre, de la mise en garde sur la « sorte de suite », la pièce se lit donc spontanément comme une suite, un appendice à Jacques.

Jacques et Roberte sont donc sur scène, embrassés et accroupis, comme à la fin de leur dialogue amoureux. Une évolution est indiquée par la présence sur scène d’« un grand meuble, une sorte de longue table, ou une espèce de divan, servant d’appareil-à-couver ». La machine, qui peut prendre plusieurs formes de façon indifférente, n’est encore désignée que dans le discours tu sur scène de la didascalie, et n’interpelle donc pas particulièrement dans un premier temps. L’autre évolution remarquable par rapport à Jacques est la substitution d’un tableau neutre par un « grand encadrement contenant le portrait du Grand-Père, c’est-à-dire le Grand-Père Jacques lui-même ». Un effet d’attente doit être produit par la présence de chaises autour de la « table-à-couver » – l’appareil ayant déjà changé de nom à quelques lignes d’écart. Cette nouvelle désignation semble indiquer que le rituel du repas autour de la table va être remplacé par celui de la reproduction, elle aussi partagée, extraite de toute forme d’intimité.

Après cette mise au point sur le décor, qui suggère que les deux personnages sont seuls, la liste de ceux qui les entoure fait surgir leur présence. Encore une fois, les mariés sont au centre du cercle familial, entourés par leurs parents, Jacqueline et la grand-mère, qui sont debout, qui les dominent, qui les regardent de haut. Le couple est insensible à cette présence pourtant pesante, ils sont « tout à leur amour », malgré les regards réprobateurs de leurs familles, les remarques murmurées comme « Tout de même ! », qui annoncent l’éclat d’une prochaine crise qu’il faudra résoudre.

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Alors que le temps a passé, ce qu’indique de façon encore discrète la présence du grand-père derrière un cadre, un sentiment d’immuabilité est créé par le dialogue à peine sensible des amants : « Chat… Chat… », repris sans variation. Le mot est réduit à une douce onomatopée, un murmure amoureux, semblable à un soupir, un ronronnement. Jacques semble toujours acquis au plaisir, à l’amour, tant souhaité par les familles, qui pourtant ne sont pas contentes face à ce spectacle. Après cette introduction à peine articulés, ils prennent donc la parole tour à tour, relançant la ronde des réprimandes et des reproches. Le motif est encore retardé, on ne sait pas immédiatement pourquoi « ils exagèrent », comme si le problème avait déjà été évoqué à de multiples reprises, comme s’il n’était plus nécessaire de le redire encore et encore. Les critiques que s’adressent les deux mères, reportant la faute sur l’enfant de l’autre, indiquent l’état d’énervement déjà atteint, l’échauffement déjà sensible qui les divise face à la situation, l’inscrivant dans la durée.

Alors que les deux jeunes gens ronronnent, de plus en plus fort, « Chcchchchchaaaat… Chchchchaaaaat… », Robert père invoque le respect qui leur est dû – alors même que ce sont eux qui les ont poussés dans les bras l’un de l’autre. On reconnaît l’indignation des adultes ou des personnes âgées face aux jeunes trop démonstratifs dans leur amour dans la rue. Jacqueline répond ainsi en vouvoyant et en appelant « papa » le beau-père de son frère : « Mais papa, vous n’avez qu’à voir dans les rues, dans le métro, les jeunes gens ne se gênent plus… ». Avec cette comparaison de Jacques et Roberte avec la vaste catégorie des jeunes, avec ce qui a lieu dans le monde extérieur, elle invite ce dernier sur scène et en délivre une connaissance, alors qu’il était totalement absent dans Jacques. L’ouverture que produisent la mention des rues et la référence du métro élargit le décor au-delà du huis clos de la chambre de Jacques, en sollicitant l’imaginaire et la connaissance d’un monde commun, quotidien. Soudainement, les Jacques et les Robert sont inscrits dans un monde connu, propulsés dans Paris, seule ville de France dotée du métro à l’époque, et donc plus si lointains et étrangers. La distance ainsi réduite invite à trouver en eux des caricatures d’individus qui existent, et non plus simplement des énergumènes aux lubies extravagantes, à l’attitude inenvisageable, impossible à inscrire dans notre réalité.

Roberte mère continue de défendre sa fille, en disant que ce n’est pas elle qui « se serait donnée en spectacle ». Alors que les parents sont extrêmement intrusifs depuis le début, ne laissant place à aucune intimité possible, ils témoignent là d’un emportement outré contre l’exhibition que leur imposent leurs enfants. Jacques mère, parfait reflet de Robert mère, dédouane également son fils, lui ôte toute forme de responsabilité dans la situation, alors qu’il pourrait constituer la victime idéale dans ce procès, dans cette recherche active d’un coupable, par ses rébellions passées. Jacques père met fin au débat et ramène à ce qui compte vraiment : « une seule chose importe : le rendement… Tout ceci ne donne rien ! ». Le rendement renvoie à la reproduction, à l’absence de progéniture née de ces ronronnements incessants. Il se met en posture de patron en quête de résultats, suivant la logique économique de la productivité, révélant que telle était la finalité de leur union.

Jacques mère tente aussitôt de le calmer en invoquant sa patience, et leur propre exemple : « rappelle-toi, chez nous non plus, t’en souviens-tu, ça n’a pas donné des résultats tout de suite ». Elle donne ainsi accès à un passé que l’on a simplement pu concevoir en creux jusque-là, par l’injonction sans cesse répétée de reproduire avec exactitude le modèle antérieur. Jacques père lui reproche de prendre leur défense, et s’engagent alors une suite de remarques qui révèlent la tension qui règne entre les deux couples et en leur sein. Les enfants jouent un rôle de catalyseur et ramènent à la surface des sentiments refoulés, et Jacques mère dit ainsi à son mari « Oh, tu es toujours méchant… », et Robert père dit à sa femme que Jacques mère parle trop et trop fort, « elle est toujours à beugler », ce que sa femme confirme. Mais ils ne le disent pas haut et fort, ils donnent à voir une hypocrisie extrême, derrière une politesse excessive – « Qu’est-ce que vous dites ? – Rien du tout, ou plutôt si, du bien de vous, chérie… » – qui révèle que le conflit est encore sourd, en partie refoulé – pour le moment du moins.

Robert mère change donc de sujet et dit qu’elle trouve les enfants bien mignons, tandis qu’ils continuent de ronronner, ce à quoi Jacques père répond que c’est « justement » ce qu’il leur reproche, « au nom de la tradition ». Le couple a à son goût trop ronronné, trop longtemps, et Jacqueline surenchérit « Ils ne sont que ça » – sans que jamais le « ça » en question ne soit nommé, à moins qu’il ne désigne le ça freudien, suivant la topique que le psychanalyste a mise en place. Le ça est l’une des trois instances de la personnalité et de l’inconscient selon lui, il désigne la partie pulsionnelle de la psyché humaine, celle qui se situe en-dehors de toute norme, qui se libère de tout interdit, qui se dispense de toute réalité. A cela correspond le fait que Jacques et Roberte se situent hors du temps et de l’espace (on apprend par la suite que trois ans se sont écoulés depuis leur union). Le ça enfin est le centre des pulsions, des envies, il fait disparaître l’interdit, le surmoi, ici incarné par les parents, régi par le seul principe de plaisir, par la satisfaction immédiate et inconditionnelle des besoins, alors que le moi et le surmoi plus encore sont soumis au principe de réalité – ce qu’illustre le conte des Trois Petits Cochons selon Bruno Bettelheim dans la Psychanalyse des contes de fée, adapté par Disney : le premier des petits cochons ne s’embarrasse pas longtemps et se construit une maison de paille, le deuxième une maison de bois, qui ne résiste qu’à peine plus au souffle du loup qui veut les dévorer, et le troisième prend le temps de bâtir une maison de briques qui sert de refuge aux deux premiers.

Les Trois Petits Cochons,  Walt Disney

Jacques père révèle alors : « il y a trois ans que nous avons conclu la noce ! ». Il acte donc bien l’immuabilité qui s’est emparé de Jacques et Roberte, le fait que leur amour, leur plaisir, inscrit dans l’instant, ici devenu éternel, a suspendu le temps, l’a arrêté. L’immobilisme est explicite lorsqu’il ajoute : « Depuis ce temps, ils sont là, à chatoyer sans arrêt, et nous à les regarder ». Alors que cette durée peut s’expliquer dans l’oubli du plaisir pour Jacques et Roberte, il semble inconcevable que les parents aient attendu tout ce temps pour réagir. On se situe là au terme de leur attente, à bout de leur patience extraordinaire, seulement explicable par le désir chaque fois déçu d’assister à un « résultat ». Au bout de trois ans, ils estiment enfin qu’il y a perte, de temps, et donc d’argent, suivant leur logique économique, qu’ils n’ont pas été rétribués de l’alliance de leurs familles, de leurs efforts à éduquer et unir leurs enfants.

Jacques et Roberte restent indifférents aux vœux de leurs parents et à leurs encouragements, ils ont enfin trouvé la solitude et acquis l’indépendance par l’intimité. Ils sont même jusqu’à allés anéantir leurs familles en niant leur présence, par un repli salvateur. Pendant ce temps les parents se renvoient la faute les uns sur les autres, comme probablement depuis trois ans. Jacques grand-mère est toujours en marge de l’action, comme dans Jacques, énonçant des vérités : « Pour faire beaucoup d’enfants, il faut de la bonne soupe… pour faire de la bonne soupe, il faut beaucoup d’enfants ». Elle lie ainsi oralité et sexualité, ce que suggère aussi la métamorphose de la table du repas en table à couver.

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L’inertie de cette situation est sur le point d’être rompue, ce que l’on pressent lorsque Jacques père affirme « Il faut prendre une décision », et qu’il charge sa fille Jacqueline de trouver une solution. Par cette demande, il semble avoir acquis que les tentatives venant des adultes sont inutiles, ce que l’on a vu à plusieurs reprises dans Jacques, à moins qu’elles n’aient déjà eu lieu, et que Jacqueline apparaisse une nouvelle fois comme leur dernier recours pour soumettre Jacques. Jacqueline souligne d’ailleurs ce rôle qui lui revient, qui est récurrent, en disant « Toujours moi ! », et demande en chantonnant qu’on lui fiche la paix. On pourrait voir là une amorce de rébellion, aussitôt étouffée par les menaces de son père. Roberte mère commente discrètement la scène avec son mari et laisse suggérer que la scène est récurrente, que peut-être ce n’est pas la première fois que Jacqueline tente un refus. Les réponses excessives de Jacqueline, qui prétend obéir à son père comme à une chef militaire, à un colonel – « Compris, papa. Bien, papa. A vos ordres, papa » – suggèrent également que Jacqueline est peut-être sur le point de traverser la même crise que Jacques, qu’elle commence à remettre en cause l’autorité toute-puissante de ses parents. Sa mère et sa grand-mère prennent sa réponse à la lettre et s’en émeuvent, voyant en elle l’incarnation de l’obéissance, de la docilité, faisant de Jacqueline le ferment de la famille, l’élément capable de la consolider, là où Jacques menace de la détruire. Les Robert, médisants jusque-là, mettent de côté leur colère pour s’unir aux autres pour faire l’éloge commun de Jacqueline.

Jacqueline, comme si elle n’attendait que ces compliments pour se mettre à l’œuvre, adopte alors un rôle d’entremetteur qui évoque les valets des pièces de Marivaux ou de Musset : « Tâchons d’abord de les séparer… pour mieux les réunir, par la suite ! ». Cette phrase constitue à elle seule une intrigue, fondée sur la dissimulation, la manipulation, mais ici les verbes sont à prendre dans un sens beaucoup plus littéral. Les adultes s’écartent du couple pour laisser le champ libre à Jacqueline, qui veut d’abord les faire lever. Malgré sa bonne volonté, son insistance, le couple reste indifférent, ils sont sourds et aveugles à cause de l’amour, un amour sans fin. Après avoir tenté de les faire réagir par la parole, elle passe aux gestes : elle tape dans ses mains, puis les secoue carrément, intervenant directement sur le corps qu’ils forment à deux, brisant la bulle d’amour qu’ils ont construite.

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L’action de Jacqueline est encore une fois effective, Jacques et Roberte cessent de ronronner « et de chatoyer », et Ionesco les décrit « comme se réveillant péniblement d’un sommeil lourd », probablement habité par de nombreux rêves. Tous deux semblent bien quitter un monde à part, parallèle, loin du réel, qui ne privait pas de leur présence physique mais les rendait néanmoins absents. Sortis de leur rêve, ils peinent à reconnaître Jacqueline, et se lèvent comme des somnambules, toujours enlacés, ramenés au réel avec violence, par un choc qui peut être traumatique. Dans le sommeil, ils ont retrouvé l’insouciance des enfants, et les en voilà brutalement extraits, replacés au cœur de l’attention de leurs parents.

Désormais, les trois nez de Roberte ne sont plus objets d’admiration, Jacqueline exprime du dégoût parce qu’ils coulent. Ce qui avait été tant espéré, leur union, ne procure plus aucune joie, et Jacqueline va jusqu’à les séparer, jusqu’à rendre vain tous leurs efforts pour les rapprocher. Elle les manipule comme des pantins, des poupées, « avec beaucoup d’efforts », pour les ramener à l’ordre, les rendre présentables, sous le regard approbateur des parents. La régression est totale, Jacques et Roberte sont ramenés à l’état de nourrissons, à un état primaire, voire animal, et leur première parole après ces trois ans de ronronnements est : « j’ai faim ». Arrachés au plaisir charnel, ils sont ramenés à leurs instincts, bien loin de leurs réflexions partagées. Tous deux sont dans le même état, comme s’ils ne formaient qu’un même corps, uni, et ils partagent les mêmes sensations : après la faim, le froid. Cela évoque le mythe de l’androgyne de Platon dans le Banquet :

Jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est à présent, elle était bien différente. D’abord il y avait trois espèces d’hommes, et non deux, comme aujourd’hui : le mâle, la femelle et, outre ces deux-là, une troisième composée des deux autres; le nom seul en reste aujourd’hui, l’espèce a disparu. C’était l’espèce androgyne qui avait la forme et le nom des deux autres, mâle et femelle, dont elle était formée; aujourd’hui elle n’existe plus, ce n’est plus qu’un nom décrié. De plus chaque homme était dans son ensemble de forme ronde, avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, autant de jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond, et sur ces deux visages opposés une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération et tout le reste à l’avenant. Il marchait droit, comme à présent, dans le sens qu’il voulait, et, quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les saltimbanques qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l’air; s’appuyant sur leurs membres qui étaient au nombre de huit, ils tournaient rapidement sur eux-mêmes. Et ces trois espèces étaient ainsi conformées parce que le mâle tirait son origine du soleil, la femelle de la terre, l’espèce mixte de la lune, qui participe de l’un et de l’autre. Ils étaient sphériques et leur démarche aussi, parce qu’ils ressemblaient à leurs parents ; ils étaient aussi d’une force et d’une vigueur extraordinaires, et comme ils avaient de grands courages, ils attaquèrent les dieux, et ce qu’Homère dit d’Éphialte et d’Otos, on le dit d’eux, à savoir qu’ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux.

Alors Zeus délibéra avec les autres dieux sur le parti à prendre. Le cas était embarrassant : ils ne pouvaient se décider à tuer les hommes et à détruire la race humaine à coups de tonnerre, comme ils avaient tué les géants ; car c’était anéantir les hommages et le culte que les hommes rendent aux dieux; d’un autre côté, ils ne pouvaient non plus tolérer leur insolence. Enfin Jupiter, ayant trouvé, non sans peine, un expédient, prit la parole : « je crois, dit-il, tenir le moyen de conserver les hommes tout en mettant un terme à leur licence : c’est de les rendre plus faibles. Je vais immédiatement les couper en deux l’un après l’autre ; nous obtiendrons ainsi le double résultat de les affaiblir et de tirer d’eux davantage, puisqu’ils seront plus nombreux. Ils marcheront droit sur deux jambes. S’ils continuent à se montrer insolents et ne veulent pas se tenir en repos, je les couperai encore une fois en deux, et les réduirai à marcher sur une jambe à cloche-pied ».

Ayant ainsi parlé, il coupa les hommes en deux, comme on coupe des alizés pour les sécher ou comme on coupe un œuf avec un cheveu ; et chaque fois qu’il en avait coupé un, il ordonnait à Apollon de retourner le visage et la moitié du cou du côté de la coupure, afin qu’en voyant sa coupure l’homme devînt plus modeste, et il lui commandait de guérir le reste. Apollon retournait donc le visage et, ramassant de partout la peau sur ce qu’on appelle à présent le ventre, comme on fait des bourses à courroie, il ne laissait qu’un orifice et liait la peau au milieu du ventre : c’est ce qu’on appelle le nombril. Puis il polissait la plupart des plis et façonnait la poitrine avec un instrument pareil à celui dont les cordonniers se servent pour polir sur la forme les plis du cuir ; mais il laissait quelques plis, ceux qui sont au ventre même et au nombril, pour être un souvenir de l’antique châtiment.

Or, quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et, s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble, les hommes mouraient de faim et d’inaction, parce qu’ils ne voulaient rien faire les uns sans les autres ; et quand une moitié était morte et que l’autre survivait, celle-ci en cherchait une autre et s’enlaçait à elle, soit que ce fût une moitié de femme entière – ce qu’on appelle une femme aujourd’hui –, soit que ce fût une moitié d’homme, et la race s’éteignait.

Alors Zeus, touché de pitié, imagine un autre expédient : il transpose les organes de la génération sur le devant; jusqu’alors ils les portaient derrière, et ils engendraient et enfantaient non point les uns dans les autres, mais sur la terre, comme les cigales. Il plaça donc les organes sur le devant et par là fit que les hommes engendrèrent les uns dans les autres, c’est-à-dire le mâle dans la femelle. Cette disposition était à deux fins : si l’étreinte avait lieu entre un homme et une femme, ils enfanteraient pour perpétuer la race, et, si elle avait lieu entre un mâle et un mâle, la satiété les séparerait pour un temps, ils se mettraient au travail et pourvoiraient à tous les besoins de l’existence. C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine.

Comme l’androgyne, Jacques et Roberte étaient un même corps, fondu l’un dans l’autre, multipliant leurs organes (quatre nez, quatre bras, quatre jambes…). Ils ont été séparés par Jacqueline, qui agit avec eux avec la puissance de Jupiter sur les hommes, dans le même but de les faire procréer, de les inciter à perpétuer leur race.

Jacqueline note qu’ils sont mouillés, comme des nourrissons à la naissance, mais probablement plus encore car Roberte s’est décrite toute aquatique à la fin de Jacques, et que Jacques s’est fondu en elle. Ce constat ne sollicite pas sa tendresse, et elle les raisonne avec fermeté, les rappelant à leur devoir, alors que les Robert se montrent sensibles à leur état. Elle leur dit ainsi : « Vous ne pensez qu’à votre panse. Vous négligez la production ! Pourquoi n’y procédez-vous pas ? C’est pourtant votre devoir principal ».  Elle veut donc les détourner de leurs estomacs, comme s’ils se nourrissaient l’un l’autre dans leur embrassade, comme une mère enceinte nourrit son enfant. Ses remontrances évoquent le discours d’un chef d’entreprise à ses employés et rendent indissociables la procréation de la production économique. Tous les adultes reprennent en chœur et répètent « C’est votre devoir », ce que répètent peu après Jacques et Roberte, comme dépossédés d’eux-mêmes, proposant un assentiment immédiat là où on attend de la résistance de leur part. Ensemble, ils forment un chœur parallèle à celui des parents, qui le redouble, et qui montrent bien qu’ils forment un couple, un groupe, différent de celui de leurs familles, mais qui n’est plus en résistance.

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Jacques et Roberte ont beau reconnaître leur devoir, leurs besoins primitifs prennent le dessus et ils répètent qu’ils ont faim, alors que Jacques père aurait souhaité qu’ils tirent les conséquences de cette injonction. Ils sont réduits à des animaux, semblables à des poussins, ce que souligne Jacques mère dont l’instinct maternel ressurgit qui les appelle « Oh, petiots, petiots, petiots ! ». Voyant cela, Roberte mère concède qu’elle a bon cœur, mais son mari la rappelle à l’ordre : ils sont dans une posture concurrente, s’inscrivent constamment dans la comparaison pour affirmer leur supériorité. Ils incarnent ainsi un autre principe économique, au service de la production et de la qualité. Pendant ce temps, Jacques grand-mère leur donne à manger, et leur propose… des pommes de terre au lard ! La boucle est bouclée, Jacques, soumis, se jette dessus, n’entend pas « l’ancien scrupule » qui le prend, écoute ceux qui l’entourent, et mange avec délectation. On voit dans sa courte hésitation la trace durable mais faible qu’a laissé en lui son refus passé, il est véritablement devenu autre dans les bras de Roberte. C’est elle qui l’encourage à se nourrir, dans leur langage amoureux parcouru de chats, et en insistant « comme moi ». Jacques, s’exécutant, accepte qu’ils ne fassent plus qu’un, qu’il ait perdu son identité propre, pourtant sans cesse affirmée dans Jacques ou la soumission. Roberte est tout entière à son appétit et redemande des pommes de terre. On assiste à une scène de nutrition, triviale, qui devient un spectacle pour les autres, qui commentent, sans perdre de vue leur objectif, la production : « Donne-lui-en, le lard fait du bien à l’espèce ». Une fois encore, la scène s’inscrit dans l’excès : les enfants sont nourris à tour de bras, engraissés comme des vaches ou des canards en vue de leur consommation sous forme de foie gras, ce qui assimile les parents à ces producteurs qui mettent des poussins dans un hangar dans lequel la lumière reste allumée au-delà des heures du jour pour qu’ils mangent le plus possible.

Jacques père, maître d’œuvre, chef de production, tout de même économe de sa nourriture, met fin à cette scène. Les Robert saisissent l’occasion de le critiquer une nouvelle fois, toujours en aparté, loin des politesses et de la courtoisie de mise pendant l’union des enfants. Leur rage est telle après trois ans d’attente que les masques sociaux sont presque abattus. Jacqueline continue quant à elle de raisonner Jacques et Roberte, en leur disant sans détour : « La production dorénavant doit être votre souci constant ». Elle véhicule le discours des parents, continue d’être médiatrice, et relance avec cette phrase les tentatives des adultes. Jacques père et les Robert entreprennent donc de démontrer leur autorité, toujours sur un mode concurrentiel, comme pour justifier leur rôle, comme s’ils se sentaient dépossédés par Jacqueline de ce qui les constitue, de ce qui fait leur essence – leur discours, leurs remontrances. Les deux couples recommencent aussitôt à s’innocenter en exprimant leur crainte de la stérilité : « Si ça ne va pas, ce n’est pas la faute de notre fille, ce n’est pas la faute de notre fille ». Cette crainte est justifiée dans leur raisonnement car elle mettrait en échec l’union si vivement recherchée, et s’il n’y a pas de production, deux groupes distincts se reformeront, le couple sera séparé, sans attente et sans égards pour leurs sentiments, et malgré les difficultés qu’ils ont rencontré pour les former.

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