« Le Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov

L’œuvre de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, a beaucoup de points communs avec celle de son prédécesseur, Nicolas Gogol, Les Âmes mortes. En plus de leurs qualités formelles semblables, autour de la figure centrale du narrateur, ces deux romans incontournables de la littérature russe sont tous deux étroitement liés à la vie de leurs auteurs.

Boulgakov, comme Gogol, a largement souffert de la censure au cours de la rédaction de ce qui lui semble être son chef-d’œuvre. Il y consacre plus de douze ans de sa vie, et meurt avant qu’une édition complète ne voit le jour. Contrairement aux Âmes mortes, le roman de Boulgakov n’est heureusement pas inachevé.

Dans cette épopée, l’auteur mêle trois intrigues. Celle qui domine est celle de la visite de la ville de Moscou par le diable et ses acolytes. Se faisant passer pour un maître de magie noire appelé Woland, il s’attaque aux écrivains sceptiques de la ville et fait perdre la tête à plus d’un d’entre eux. Les centaines de tours joués par ses suivants, en particulier le facétieux et impoli chat Béhémoth, ponctuent le long récit de leur séjour moscovite.

Pour convaincre ses premières victimes que lui, le diable, existe véritablement, Woland leur relate l’histoire de la rencontre entre Ponce Pilate et Yeshoua et la mort du Christ sur la croix qui s’ensuit, auxquelles il prétend avoir assistées. Ce deuxième récit adjacent est fragmenté dans l’intrigue initiale, repris après Woland par le Maître qui donne son titre à l’œuvre, et qui lui-même écrit le roman de cet épisode fondateur de la culture occidentale.

Cet auteur rejeté par la société littéraire moscovite constitue, avec son amante Marguerite, le troisième pôle de l’œuvre. Pour sauver le Maître de son désespoir et de son isolement, Marguerite fait un pacte avec le diable : si elle accepte de devenir sorcière le temps du bal de la pleine lune de printemps, ils seront à nouveau réunis.

Ainsi s’emboîtent les trois intrigues que l’on peut distinguer dans cette œuvre protéiforme. A chacune correspond un style bien distinct qui révèle la virtuosité de l’auteur russe. Le burlesque et le fantastique qui président au récit des tours de passe-passe de la suite du diable contrastent avec le réalisme de celui de la crucifixion, et le tragique qui survient dans la magnifique histoire d’amour des héros éponymes.

D’un épisode à un autre, des parallèles se tissent et font émerger différents thèmes, tels que la morale et la compassion. Loin d’être caricatural, le diable Woland s’apparente davantage à un justicier, soucieux de réintroduire de la vitalité dans le quotidien des moscovites, accaparés par leurs préoccupations économiques. Sa visite, inscrite dans les années trente, prend la forme d’une critique féroce du système soviétique.

La folie est une autre problématique prépondérante. Le Maître, comme le jeune poète Biezdomny, est interné dans un asile, victime de la puissance de l’histoire de Pilate. C’est une même puissance qui s’exerce sur le lecteur, prisonnier du ton jubilatoire du narrateur. Personnage à part entière tant il prend part à ce qu’il raconte, il nous entraîne de Moscou à Jérusalem dans un tourbillon de magie et de rire.

Un tel monument ne se quitte pas facilement. Les personnages qui nous ont accompagnés pendant ces 650 pages continuent de nous tenir compagnie une fois le livre refermé. La densité et la richesse de l’œuvre sont semblables à celle d’un voyage, dont les souvenirs les plus beaux sont les images indescriptibles qui restent inscrites dans notre mémoire.

 

 

 

F.