Lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet

Le 17 février 1844,

A Juliette Drouet,

Onze ans aujourd’hui, moi, pauvre ange. Onze années d’amour, onze années de bonheur ! Remercions Dieu.

Dans ces onze années, si vite écoulées, hélas ! ton âme a dépensé des trésors de tendresse, de dévouement, de fidélité, de vertu; et pourtant cette belle âme est plus riche que jamais. Tes yeux m’ont donné bien des sourires, ta bouche bien des baisers, et pourtant ton doux visage est plus jeune que jamais. Tu as tout donné et tu as tout gardé. J’ai eu tout et tu as tout. Il n’y a que les astres du ciel qui puissent ainsi donner sans cesse leurs rayons sans diminuer jamais leur lumière.

L’année qui vient de finir a été bien triste. Une moitié de mon cœur est morte. Oh ! que tu as été douce pour moi dans ces heures d’angoisse ! Que Dieu te récompense et te bénisse ! Ton amour, ô mon ange, ressemble à la vertu.

Un anniversaire douloureux se mêle désormais à notre doux anniversaire. Hélas ! ma pensée va de mon enfant bien-aimée à toi, mon autre enfant bien-aimée aussi. Que la volonté de Dieu soit faite ! II y a un ange dans le ciel, mais il en reste un sur la terre.

V. Hugo