05 Jan

« L’enfer c’est les autres » : explications

Combien de fois a-t-on entendu cette citation (dans les embouteillages, au supermarché, dans le métro…) ? Dès qu’une situation nous déplaît et qu’il y a d’autres personnes que nous impliquées, elle surgit, comme une vérité éternelle, une sentence irrévocable. Pourtant, peut-on réellement penser que Sartre a pu écrire cette phrase, qui a largement contribué à sa renommée, juste parce qu’il était agacé par d’autres que lui-même ?

Huis closIl faut revenir aux sources pour comprendre quel est le sens de cette phrase. Nous sommes en pleine guerre, fin 1943. Sartre a déjà publié des études philosophiques (dont le fameux L’Existentialisme est un humanisme), des nouvelles et des pièces de théâtre. Trois amis, dont Albert Camus, lui demandent d’écrire une pièce à monter facilement en vue d’une tournée. De là naît Huis clos.

« Je voulais, explique Sartre dans un numéro de 1965 de Télé dernière*, n’avantager aucun de mes trois personnages. Comment pouvait-on les garder sur scène comme pour l’éternité ? Ainsi, l’idée m’est venue de faire de chacun d’eux le bourreau des deux autres ».

Cette information n’est pas encore la clé de compréhension de cette phrase qui résume à elle seule l’ensemble de la pièce. Elle vient maintenant, dans la présentation de la pièce par l’auteur, enregistrée sur disque par Deutsche Grammophon (vers 1965 aussi) :

« Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous, même pour la propre connaissance de nous-mêmes. Nous nous jugeons avec les moyens que les autres nous ont fournis. Quoi que je dise sur moi, quoi que je sente de moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Je veux dire que si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors en effet je suis en enfer. Il existe quantité de gens qui sont en enfer parce qu’ils dépendent du jugement d’autrui ».

Si on résume et simplifie, l’enfer c’est les autres parce qu’ils sont des miroirs déformants de nous-mêmes. Déformants car nous avons de mauvais rapports entre nous. Dans la pièce, Estelle vit comme un drame l’absence de miroir. Inès lui offre ses yeux pour qu’elle se maquille : c’est là l’enfer. Ayant de mauvais rapports, l’image que lui renvoie Inès est dégradante, insultante.

Enfin, il faut rappeler que Sartre est un humaniste, il déplore les mauvais rapports entre humains plus qu’il ne condamne. C’est bien ce sens qui fait la grandeur de la pièce et de l’œuvre de Sartre en général, la raison pour laquelle elle a été jouée dans toutes les langues, sur toutes les scènes, qu’en ont été fait un disque et un film.

Désormais, plus d’excuse pour prononcer à mauvais escient cette sentence qui, en plus, fait de nous des êtres mauvais : nous accusons l’humanité de gêner notre bien-être personnel, quoi de plus égoïstes ?

F.

*Mardi 12 octobre 1965, article de JD Roob. Merci à mes grands-parents de m’avoir donné ce document authentique !


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13 commentaires

  1. al - 5 janvier 2010 at 19:27

    Notre pire ennemi reste tout de même l’Homme..
    La nature de l’homme étant ce qu’elle est, nous ne sommes jamais à l’abri et en sécurité.
    C’est la vie, la vie c’est l’enfer et l’enfer c’est les autres. Nous ne pouvons y échapper, car l’homme ou «l’autre», a toujours été un éternel hypocrite, violent et moqueur..

  2. AD - 5 janvier 2010 at 19:41

    voici cette mise au point bien claire … merci ! et merci aux grands-parents conservateurs de ce genre d’articles !!
    que 2010 soit une très grande année pour La Parafe !!!

  3. Cachalot - 5 janvier 2010 at 20:11

    ouioui, mais c’est quand même pénible les embouteillages…

  4. Ludovic - 5 janvier 2010 at 22:15

    Pour répondre à al, et en restant dans le domaine Sartrien, « l’Homme, […] s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait ». C’est ainsi qu’il ne faut pas confondre tous les hommes dans l’Homme. Nous pouvons dire que certains sont ce qu’ils se laissent être. Et de distinguer, comme le fait Piaget, l’individu et la personne. « L’individu, c’est le moi en tant que centré sur lui-même et faisant obstacle, par égocentrisme moral ou intellectuel, aux relations de réciprocité inhérentes à toute vie sociale évoluée. La personne, c’est au contraire l’individu acceptant librement une discipline, ou contribuant à sa constitution et se soumettant ainsi volontairement à un système de normes réciproques qui subordonnent la liberté au respect de chacun. La personnalité est donc une certaine forme de conscience intellectuelle et de conscience morale, aussi éloignée de l’anomie propre à l’égocentrisme que de l’hétéronomie des pressions extérieures, parce qu’elle réalise son autonomie en l’ordonnant à la réciprocité. »

    Ensuite, il ne faut pas oublier que, à nouveau pour citer Sartre et son existentialisme …. un peu avant d’être humaniste, « il n’est pas un de nos actes qui, créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être. » C’est ainsi que si le jugement des autres nous touche, ce n’est pas parce que le miroir nous renvoie un reflet déformé mais que, bien identique à son double, il nous fait comprendre ce que nous n’avons dès lors réussi à être.

  5. Myriam - 9 janvier 2010 at 9:19

    Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde
    La plupart des gens existent, c’est tout.

    Oscar Wilde

  6. Ludovic Laurent-Testoris - 13 janvier 2010 at 12:44

    Suite à ma réponse précédente, je pense que nous pourrions aussi aller voir chez Nietzsche et son idée du surhumain.

  7. Solannne - 13 février 2010 at 17:38

    Le mot « individu » n’existait pas chez les grecs de l’antiquité. Chaque homme était en relation avec les autres, il ne pouvait exister sans lien social, sans sa place dans la société. Maintenant le mot « autre » veut plutôt dire « différent » à l’opposé de « familier ». Parfois on reste sous la couette pour ne pas affronter l’altérité. Bon we sous la neige!

  8. Vorotof - 15 novembre 2012 at 3:30

    L’être humain, en tant qu’animal social, se construit par rapport aux autres. À mon sens, la signification de « l’enfer c’est les autres » dépasse largement la définition donnée : tous, nous nous construisons et nous agissons en fonction des autres. Ils nous servent non seulement de miroirs (que les rapports soient bons ou mauvais) que l’on ne peut considérer comme déformants dans la mesure ou notre image résulte de la somme de ses miroirs et que nous n’avons donc ainsi pas de forme fixe, mais aussi de fil conducteur dans nos comportements. Dictées par l’Autre, nos actions sont conditionnées par la société (ce qui est acceptable, ou pas) et ses actions influent directement sur l’image que l’Autre a de nous.

    Sommes-nous réellement libres ? Personne n’agit par lui même et ceux qui le font sont rejetés de nos systèmes sociaux.

    Nous sommes tous aliénés aux autres. Ils sont l’enfer, puisque mon existence est entièrement régit par eux.

  9. fanfinette - 27 décembre 2015 at 11:53

    Et quand les autres ne répondent plus présent ou que les autres qui nous sont proposés ne nous conviennent pas ?
    Pour x raisons on peut se retrouver dans une misère sociale et est ce qu’il vaut mieux pour sortir de celle ci de tisser des relations par dépit et non par envie ?
    Quand les autres ne répondant plus présent se risquent à jeter un œil et vous font vivre un enfer par leur réflexion, leur conseils qui vous déroutent de la voie dans laquelle vous êtes.
    L’enfer c’est bien de les côtoyer.

  10. Boris - 13 avril 2016 at 1:49

    “L’enfer c’est l’autre” ??? Quel vision rétrécie, morte et sans âme du monde. Le bonheur c’est l’autre!! Le bonheur c’est de vivre plus grand que soi, de comprendre l’autre de l’intérieure, de communier. Qui n’a pas senti le sentiment amoureux, de s’élargir, d’être sur la même longueur d’onde.
    Vivre pour soi, enfermé en soi-même c’est cela l’enfer.
    Les textes de Sartre sont pour moi de la masturbation….. intellectuelle, alors oui dans ce cas la présence de l’autre peut priver de ce petit plaisir personnel seul avec soi-même.
    Le problème n’est pas la présence de l’autre mais de se sentir séparé de lui, de ne considérer que le corps physique et pas l’Âme. Alors oui si je ne vis en m’identifiant qu’a mon corps physique et en ne vivant que pour lui, alors la présence de l’autre peux devenir un enfer mais se n’est pas la faute de l’autre, je vis déjà en enfer, ne vivant que pour la partie de mon être qui est voué à mourir et à être recyclé.

  11. Nanou - 14 mai 2016 at 22:55

    « L’enfer c’est les autres » exprime au fond, paradoxalement, le sentiment de solitude poussé à l’extrême. Cela exprime le désespoir de l’être seul, ayant perdu le sentiment qu’il communique avec les autres et que les autres communiquent avec lui, voyant les autres comme des sortes de reflets altérés de lui-même. Par cette perte d’altérité, l’être perd sa compréhension de lui-même et le sens de son identité propre. Et c’est là que commence l’enfer dans la vie, l’enfer avec les autres, car comment vivre sans pouvoir communiquer du sens ? Cette phrase de Sartre me semble le corrolaire d’une autre phrase de Dostoievski, dans Les démons : « L’enfer est de ne pas aimer ». En effet, quand les rapports humains sont dominés par les jugements, il ne reste aucune place pour l’amour et le sentiment d’être.

  12. Tony - 27 août 2016 at 16:44

    Je ne suis pas d’accord, l’enfer c’est les autres tout simplement parce qu’à cause de leur conception différente et du rapport de force que cela instaure entre les gens, cela est aliénant et destructeur…Pas besoin d’aller plus loin…

  13. dom - 20 février 2017 at 21:06

    heureusement que nous ne sommes pas que trois sur terre! L’enfer peut être l’autre auquel cas tu évites de le côtoyer, mais l’enfer peut être une extrême solitude et alors tu trouveras un autre qui te sortiras de cet enfer

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