03 Août

« Miroir de Léda » de Claude-Louis Combet [extraits]

« Je n’éprouve aucune fatigue. La légèreté de ma démarche me ravit. J’ai peine à croire que je suis resté si longtemps enclaustré dans ma chambre. Je sens, comme je ne me souviens pas de l’avoir jamais sentie, la densité sensuelle des choses. Je me glisse parmi les parfums de la nuit comme dans un espace encombré de choses insolites et disparates et qui traînent à longueur de campagne. Les arbres en fleurs s’enveloppent dans leur écharpe d’odeurs, toutes franges rayonnant alentour. Le monde est un tissu de pistes olfactives qui s’entrecroisent. Je m’y oriente comme un étranger dans une ville nouvelle. Je m’attache à l’exhalaison des chèvrefeuilles comme on se fixe à l’axe d’une métropole – à la senteur des acacias, à celle de la belladonne. Je sais qu’à les suivre je vais vers toujours plus de douceur et d’humidité. Mon désir a goût d’eau verte. »

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« C’est un gros bouquet de mains serrées qui entrecroise ses fleurs, une gerbe vivante de désirs et de besoins, de tendresses et de cruautés, d’insouciances et de fièvres. Elles grossissent dans l’espace, elles agitent leurs doigts comme forêts sous-marines. Et chaque main a son visage, chaque visage a plusieurs bouches, autant de bouches que de sourires, autant de bouches que de paroles et cela dure, dure, dure, tous les mots sont prononcés, toutes les paroles répétées jusqu’à ce qu’enfin chaque parole repliée dans chaque parole, chaque mot rentré dans chaque mot, il ne reste plus qu’une bouche derrière toutes ces mains, un seul mot chuchoté dans un souffle : Léda ! Léda ! Léda ! »

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« Dans l’attente du viol qui lui livrera le secret de son identité, Léda s’applique, avec un art minutieux, à tresser sa chevelure. Pour plaire au dieu. Et d’abord pour se faire reconnaître de lui car parmi tant de femmes possibles, tant de jolies filles, tant de jolis cœurs, c’est elle seule qui tout à l’heure se lèvera, sortira, s’avancera à sa rencontre. Et il faudra bien qu’à l’apercevoir le dieu sache que c’est elle, que c’est Léda, qu’il saisisse son nom, avant toute parole, au premier regard. C’est pourquoi Léda invente une coiffure comme jamais on n’en vit. Elle enroule, elle emmêle, elle entrecroise, elle noue et divise et renoue ses deux longues nattes, elle en fait autour de sa tête un extraordinaire réticule, un agencement labyrinthique dans les torsades duquel l’amant divin pourra lire, comme en un livre sacré, tout le destin de la femme et le chiffre de sa passion. »

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