« Les Fausses Confidences » de Marivaux à l’Odéon

Comme à son habitude, Luc Bondy voit les choses en grand et réunit du beau monde pour sa dernière mise en scène. Après Pinter, Molière ou Tchekhov depuis son arrivée à la tête de l’Odéon, il s’intéresse cette fois à Marivaux et y applique sa recette habituelle : une scénographie imposante mais dont la pertinence est douteuse, des noms qui attirent – ici Isabelle Huppert, Louis Garrel, Bulle Ogier… –, et beaucoup de conformisme dans la mise en œuvre. Mais cette fois cela l’ensemble fonctionne mieux que d’habitude grâce à des effets de décalages comiques qui dérangent un peu le caractère lisse de la représentation.

FC - chaussuresComme pour le Retour, monté il y a trois ans, le plateau de l’Odéon déborde dans le champ du spectateur et empiète sur les premiers rangs, comme une bouche qui se tend pour faire une confidence, pour inviter à l’écoute. Mais l’intimité n’est pas toujours de mise, et la profondeur du plateau tend parfois à creuser la distance, à donner le sentiment du lointain, même pour les privilégiés de l’orchestre. Les variations sont l’œuvre de panneaux qui entrent sur scène depuis les coulisses en glissant discrètement pour structurer des pièces plus ou moins grandes, dotées d’angles, de portes et de fenêtres qui permettent de sculpter des déplacements sur l’immense plateau.

Le point de départ du spectacle se situe ainsi en fond de scène, où, au milieu d’une collection de chaussures impressionnante, celle qui n’est encore qu’Isabelle Huppert suit son maître de Taï Chi dans ses mouvements, avant que les lumières ne s’éteignent, le public à peine installé. On a là une première image assez peu lisible d’Araminte, jeune veuve dont la fortune attire les prétendants plus ou moins nobles. Bien que prise entre sa mère qui veut la marier au comte Dorimont et son valet Dubois qui la manipule pour faire la fortune de son ami Dorante – et la sienne par la même occasion –, elle affirme progressivement son indépendance, sous le charme de ce dernier. Cette évolution passe en partie par ses métamorphoses vestimentaires. Du début à la fin, c’est un défilé de mode en noir et blanc – signé Christian Dior, pour de vrai… –, et progressivement sa jupe s’élargit et ses talons s’élèvent jusqu’à ce qu’elle soit perchée sur des aiguilles et des plateformes, enfin émancipée. A l’inverse, sa servante Marton se rapproche petit à petit du sol, alors qu’elle croyait à l’amour de Dorante au début, qui la grandissait. Mais les manœuvres conjointes de Dubois et Dorante ne font d’elle qu’un moyen pour séduire Araminte, au même titre que ses portraits, habilement attribués à Dorante, ou les lettres chargées de presser l’aveu d’amour.

FC - BondyC’est autour de ce dernier que tous gravitent, et le seul à en faire un est au commencement Dubois, qui parle à Araminte au nom de Dorante. Entre eux deux, malgré les occasions et les pièges tendus, la déclaration tarde à se faire entendre, alors que chaque geste trahit leurs sentiments, que tous les signes les désignent. Aussi n’est-il pas besoin de l’articuler quand enfin elle surgit, le langage des corps qui s’enlacent et s’agrippent de façon frénétique suffit bien. Plus encore, la décision d’Araminte d’épouser Dorante à l’issue de tant d’obstacles et de détours n’est pas prise en charge par elle mais par celui qui en paie les frais, le comte, incarné par Jean-Pierre Malo.

De déclarations interposées en circonlocutions galantes, l’amour finit donc par triompher, sous le regard désapprobateur de la mère d’Araminte, interprétée par Bulle Ogier, qui prend en charge une bonne part du caractère comique du spectacle, avec sa canne, ses lunettes et son domestique. L’Arlequin sexagénaire, pauvre diable, ou les meurtrissures volontairement affectées de ceux qui commercent avec l’amour, notamment Marton, Manon Combes, suscitent également le rire. Mais de façon plus large, c’est toute une série de légers décalages semés de temps à autres qui font décrocher un sourire. Un geste soudainement brusque ou inapproprié, une posture improbable ou une intonation trop marquée, viennent déranger l’ordre mis et aussitôt remis en place, et révéler le grain de folie qui les anime tous dans leur quête, que ce soit celle de l’amour ou celle de l’argent. Ces intrusions, qui apparaissent comme des étincelles d’un feu plus vif qui pourrait surgir, révèlent la contenance à laquelle les comédiens s’astreignent. De même, si Huppert laisse affleurer son jeu névrotique de tragédienne – largement exploité dans son dernier passage à l’Odéon, dirigée par Warlikowski dans Un tramway – juste avant le dénouement, quand tout semble perdu, la comédie reprend fort heureusement le dessus, l’éloigne d’elle et des rôles qu’on ne lui connaît que trop, et la ramène à son personnage.

Les Fausses Confidences - BondyUne importance particulière est accordée à la comédienne, importance qui n’apparaît pas qu’au moment des applaudissements. Tout le début de l’acte III, qui donne surtout à voir les personnages qui entourent les amants et qui cherchent à régler leurs affaires, se déroule au loin, au fond du plateau, comme à l’arrière-plan, jusqu’à ce qu’Araminte et Dorante ressurgissent. Cet effet de hiérarchie entame en grande partie la saisie du dénouement, complexe par la superposition des ruses de Dubois, Dorante et Marton, qui mènent à une réconciliation presque totale par révélations successives. N’importe ici que l’amour déclaré des deux personnages principaux, vaincus par leur reconnaissance mutuelle, prostrés, comme abattus avec délice après ce corps à corps.

Passées les premières minutes, une fois les lourds manteaux de la célébrité tombés, une fois la langue précieuse de Marivaux réapprivoisée, l’ensemble fonctionne donc. Le public désireux d’entendre une pièce du répertoire et de voir des comédiens connus sur scène est comblé, même si la scène théâtrale est malheureusement loin d’être révolutionnée ou du moins renouvelée par ce genre de spectacles.

F.

Pour en savoir plus sur « Les Fausses Confidences », rendez-vous sur le site de l’Odéon.