« La Mission » de Heiner Müller [extrait]

Je suis entouré d’hommes qui me sont inconnus dans un vieil ascenseur dont la cage brinqueballe pendant la montée. Je suis habillé comme un employé ou comme un ouvrier un jour férié. J’ai même mis une cravate, le col me gratte le cou, je transpire. Quand je tourne la tête, le col me serre le cou. J’ai rendez-vous avec le chef (en pensée je l’appelle Numéro Un), son bureau est au quatrième étage, ou bien était-ce le vingtième ; à peine j’y pense, je n’en suis déjà plus sûr. L’annonce de mon rendez-vous avec le chef (qu’en pensée j’appelle Numéro Un) m’est parvenue au sous-sol, une aire très vaste avec des abris en béton et des panneaux indicateurs en cas de bombardement. Je suppose qu’il s’agit d’une mission qui doit m’être confiée. Je vérifie la position de ma cravate et resserre le nœud. J’aimerais avoir un miroir pour vérifier la position de ma cravate. Inconcevable de demander à un étranger comment est ton nœud de cravate. Les cravates des autres hommes dans l’ascenseur sont impeccables. Quelques-uns d’entre eux semblent se connaître. Ils parlent à voix basse de quelque chose à quoi je ne comprends rien. Toujours est-il que leur conversation a dû me distraire : à l’arrêt suivant je lis avec effroi sur le tableau au-dessus de la porte de l’ascenseur le chiffre huit. Je suis monté trop haut, à moins que j’aie encore plus de la moitié du trajet à parcourir. Le facteur temps est décisif. ETRE LA CINQ MINUTES AVANT L’HEURE / VOILA LA VRAIE PONCTUALITE. Quand j’ai regardé mon bracelet-montre la dernière fois, il indiquait dix heures. Je me souviens de mon sentiment de soulagement : encore quinze minutes jusqu’à mon rendez-vous avec le chef. Au regard suivant il y avait seulement cinq minutes de plus. Quant à présent, entre le huitième et le neuvième étage, je regarde à nouveau ma montre, elle indique exactement dix heures quatorze minutes et quarante-cinq secondes : plus question de vraie ponctualité, le temps ne travaille plus pour moi. Je fais rapidement le point de ma situation : je peux sortir au prochain arrêt et dégringoler l’escalier quatre à quatre jusqu’au quatrième étage. Si ce n’est pas le bon cela signifie bien sûr une perte de temps peut-être irrattrapable. Je peux aussi monter jusqu’au vingtième étage et, si le bureau du chef ne s’y trouve pas, redescendre au quatrième étage, à condition que l’ascenseur ne tombe pas en panne, ou bien dégringoler l’escalier (quatre à quatre), au risque de me casser une jambe ou le cou justement parce que je suis pressé. Je me vois étendu sur une civière qu’à ma demande on porterait dans le bureau du chef et déposerait devant lui, toujours désireux de servir mais désormais inapte. Pour le moment tout se ramène à cette question a priori sans réponse du fait de ma négligence, à quel étage le chef (qu’en pensée j’appelle Numéro Un) m’attend-il avec une mission importance. (Ce doit être une mission importante, sinon pourquoi ne pas me la faire transmettre par un subordonné). Un bref regard sur ma montre m’apprend de manière irréfutable qu’il est depuis longtemps trop tard même pour la simple ponctualité, bien que notre ascenseur, à ce que révèle un deuxième regard, n’ait pas encore atteint le douzième étage : l’aiguille des heures est sur dix, l’aiguille des minutes sur cinquante, il y a belle lurette que les secondes n’ont plus la moindre importance. Il semble que quelque chose soit détraqué dans ma montre, mais même pour vérifier l’heure il n’y a plus le temps : je me retrouve seul dans l’ascenseur sans avoir remarqué où et quand les autres messieurs sont sortis. Avec un frisson d’horreur qui me saisit à la racine des cheveux, je vois les aiguilles de ma montre, dont je ne peux plus détacher le regard, tourner sur le cadran de plus en plus vite, si bien qu’entre battement de paupières et battement de paupières toujours plus d’heures s’écoulent. Il m’apparaît que depuis longtemps déjà quelque chose est détraqué : dans ma montre, dans cet ascenseur, dans le temps. Je m’abandonne à des spéculations échevelées : la pesanteur diminue, une perturbation, une sorte de bégaiement de la rotation terrestre, comme une crampe dans le mollet au football. Je regrette de savoir trop peu de physique, de ne pouvoir résoudre en une formule scientifique la contradiction criante entre la vitesse de l’ascenseur et l’écoulement du temps qu’indique ma montre. Pourquoi n’ai-je pas écouté à l’école. Pourquoi ai-je lu les mauvais livres : poésie au lieu de physique. Le temps est sorti de ses gonds et quelque part au quatrième ou au vingtième étage (ce OU traverse comme un couteau mon cerveau négligent) dans une pièce probablement vaste au sol recouvert d’un tapis épais derrière son bureau, probablement adossé à l’étroit mur du fond face à l’entrée, le chef (qu’en pensée j’appelle Numéro Un) m’attend avec ma mission, moi le défaillant. Peut-être le monde est-il en train de se disloquer et ma mission à ce point importante que le chef tenait à me la confier en personne, peut-être est-elle devenue caduque du fait de ma négligence, SANS OBJET dans la langue des administrations que j’ai si bien appris (science superflue !), A CLASSER AU DOSSIER que personne ne consultera plus parce qu’elle concernait précisément les dernières mesures possibles pour prévenir la fin du monde dont je vis actuellement le commencement prisonnier de cet ascenseur devenu fou avec mon bracelet-montre devenu fou. Rêve désespéré dans le rêve : j’ai la faculté, en me recroquevillant de transformer mon corps en un projectile qui, traversant le plafond de l’ascenseur, dépasse le temps. Réveil froid dans l’ascenseur lent, regard sur la montre enragée. J’imagine le désespoir de Numéro Un. Son suicide. Sa tête, dont le portrait orne tous les locaux administratifs, sur son bureau. D’un trou aux bords noirâtres à la tempe (probablement la droite), un filet de sang. Je n’ai pas entendu de coup de feu, mais cela ne prouve rien, les murs de son bureau sont évidemment insonorisés, lors de la construction on a tenu compte des impondérables et ce qui se passe dans le bureau du chef ne regarde pas la population, le pouvoir est solitaire. Je quitte l’ascenseur à l’arrêt suivant et me retrouve sans mission, la cravate désormais inutile toujours ridiculement nouée sous mon menton, dans la rue d’un village au Pérou. Boue sèche avec des ornières. Des deux côtés de la route une plaine aride, avec de rares touffes d’herbe et des taches de broussaille grise, s’accroche indistinctement à l’horizon au-dessus duquel une montagne flotte dans un bain de vapeur. A gauche de la rue un baraquement, il a l’air abandonné, les fenêtres : des trous noirs avec des restes de vitres. Deux gigantesques indigènes se tiennent devant un panneau d’affichage couvert de publicités pour des produits d’une civilisation étrangère. De leur dos émane une menace. Je me demande si je dois faire demi-tour, on ne m’a pas encore vu. Jamais je n’aurais pensé pendant ma montée désespérée chez le chef que je pourrais avoir la nostalgie de l’ascenseur qui était ma prison. Comment expliquer ma présence dans ce no man’s land. Je n’ai pas de parachute à exhiber, ni avion ni épave de voiture. Devant et derrière moi la route, flanquée de la plaine qui s’accroche à l’horizon. Qui pourrait croire que je suis venu au Pérou dans un ascenseur. Comment serait-il possible de se comprendre, je ne connais pas la langue de ce pays, je pourrais aussi bien être sourd-muet. Mieux vaudrait que je sois sourd-muet : peut-être la pitié existe-t-elle au Pérou. Il ne me reste qu’à fuir dans un endroit si possible désert, peut-être une mort pour une autre, mais je préfère la faim au couteau de l’assassin. Je n’ai de toute façon pas le moyen d’acheter ma liberté avec le peu dont je dispose en monnaie étrangère. Même mourir en service m’est refusé par le destin, ma cause est une cause perdue, me voici l’employé d’un chef défunt, ma mission arrêtée dans son cerveau qui ne dira plus rien jusqu’à ce que soient ouverts les coffres de l’éternité dont les sages du monde recherchent la combinaison de ce côté-ci de la mort. Je défais, pas trop tard j’espère, mon nœud de cravate qui m’avait tant préoccupé lorsque je me rendais chez le chef, et je fais disparaître ce détail vestimentaire insolite dans ma veste. J’ai bien failli le jeter, une trace. Me retournant je vois le village pour la première fois ; torchis et paille, par une porte ouverte un hamac. Sueur froide à l’idée qu’on aurait pu m’observer, mais je ne décèle aucun signe de vie, seul à se mouvoir un chien, qui fouille dans un tas d’ordure fumant. J’ai hésité trop longtemps ; les hommes se détachent du panneau d’affichage et s’avancent vers moi, de biais, traversant la rue, tout d’abord sans me regarder. Je vois leurs visages au-dessus de moi, l’un vaguement noir, les yeux blancs, le regard indéfinissable : les yeux sont sans pupilles. La tête de l’autre est en argent gris. Long regard tranquille de ses yeux dont je ne puis déterminer la couleur, une lueur rouge y scintille. Sur les doigts de la main droite, qui pend lourdement et qui a l’air d’être en argent elle aussi, court un tressaillement, les veines luisent sous le métal. Puis celui qui est en argent s’éloigne dans mon dos, suivant l’autre, le noir. Ma peur se dissipe et fait place à la déception : je ne suis même pas digne d’un coup de couteau ou de me faire étrangler par des mains de métal. N’y avait-il pas dans ce regard tranquille qui le temps de cinq pas fut posé sur moi, quelque chose comme du mépris. En quoi consiste mon crime. Le monde n’a pas sombré, si toutefois ceci n’est pas un autre monde. Comment accomplir une mission inconnue. Quelle pourrait être ma mission dans cette contrée désolée au-delà de la civilisation. Comment l’employé saurait-il ce qui se passe dans la tête du chef. Aucune science au monde n’arrachera ma mission perdue aux fibres du cerveau du cher disparu. Elle sera enterrée avec lui, les funérailles nationales, dont le cortège s’ébranle peut-être en ce moment même, ne garantissent pas la résurrection. Une sorte de sérénité me submerge, je mets ma veste sur mon bras et je déboutonne ma chemise : je suis en promenade. Le chien traverse la rue devant moi, une main en travers de la gueule, les doigts sont pointés vers moi, ils ont l’ai calcinés. Des jeunes gens me croisent avec un air menaçant qui ne s’adresse pas à moi. A l’endroit où la route se perd dans la plaine, une femme, à son attitude on dirait qu’elle m’attend. Je tends les bras vers elle, depuis combien de temps n’ont-ils pas touché une femme, et j’entends une voix d’homme dire CETTE FEMME EST LA FEMME D’UN HOMME. Le ton est définitif et je passe mon chemin. Quand je me retourne la femme tend les bras vers moi et dénude sa poitrine. Sur un talus de chemin de fer recouvert d’herbe deux gamins bricolent un bâtard de machine à vapeur et de locomotive, qui se trouve là sur un tronçon de voie ferrée. En européen, je vois au premier regard que c’est peine perdue : ce véhicule ne roulera pas, mais je ne le dis pas aux enfants, le travail c’est l’espoir, et je poursuis ma route dans le paysage qui n’a d’autre tâche que d’attendre la disparition de l’homme. Je sais à présent ma destination. Je me débarrasse de mes vêtements, l’apparence n’importe plus. Un jour L’AUTRE viendra à ma rencontre, l’antipode, le double avec mon visage de neige. L’un de nous survivra.

Kafka