29 Août

« Paradiso » de José Lezama Lima – initiation au déchiffrement du monde

José Lezama Lima, poète, critique et romancier, est souvent désigné comme le « Proust cubain ». Un tel rapprochement se fait à la faveur de son premier roman Paradiso, incontournable de la littérature de son pays quoique censuré dès sa publication. En réalité, premier et dernier, de son vivant du moins, car ne paraîtra qu’après sa mort la suite de Paradiso, Oppiano Licario, œuvre inachevée. Auteur à œuvre unique, mis à part ses poèmes et ses articles dans les revues culturelles cubaines, qui brassent les littératures étrangères, il déploie dans ce roman innervé d’autobiographie, dans lequel le « je » surgit parfois à la place du « il », toute une perception du monde, profondément poétique.

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16 Juin

« Si c’est un homme » de Primo Levi – l’éloquence de l’indicible

Si c’est un homme de Primo Levi est une des œuvres de la littérature concentrationnaire les plus connues aujourd’hui. Elle relate l’expérience de l’auteur, chimiste italien incarcéré au camp de Monowitz, à Auschwitz, en janvier 1944, qui a survécu là-bas jusqu’à la libération – ou plutôt l’abandon du camp par les SS – en janvier 1945. Ce récit, virtuellement commencé dès le camp, où il s’impose comme un témoignage nécessaire pour faire connaître cette réalité, est pour de bon mis en œuvre dès le retour de l’auteur chez lui plusieurs mois après sa libération, et lentement composé pendant un an. L’enjeu de cette écriture est de dire l’indicible, de rendre compte de l’irracontable, d’une horreur telle que face à elle les mots sont impuissants. Mais l’auteur ne renonce pas pour autant et s’évertue à faire état de ce qui a eu lieu, et cette impossibilité qui parcourt tout le texte devient puissamment éloquente.

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15 Fév

Scénographies en miettes

Maintenant que le travail d’adaptation des deux œuvres de Ionesco est à peu près au point, qu’on a un texte à peu près en place – même s’il va, et qu’il doit, encore bouger avec les répétitions, le rapport des comédiens avec lui, qu’il va s’enrichir de ce qu’ils vont chacun apporter –, est venu le temps de penser la scénographie, l’organisation des significations sur le plateau, qui relève encore pleinement de la dramaturgie même si elle ne relève plus seulement des mots, mais prend en compte toutes les dimensions du spectacle – l’espace, les corps, les matières, les objets, les lumières, les sons, les déplacements, les gestes…

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27 Mai

Extraits en miettes du « Journal » de Ionesco

Récits de rêves, opinions, souvenirs, réflexions morales, notes sur la littérature : ce Journal en miettes n’est pas un journal habituel, où seraient consignés, au jour le jour, les événements d’une vie. C’est, en quelque sorte, à une entreprise contraire que se livre ici Eugène Ionesco : raconter, non pas chaque jour ce qui arrive, mais chaque jour ce qui n’arrive pas. Un homme cherche à surmonter la crise permanente qu’est la pensée de la vie et de la mort, à résoudre les interrogations, à triompher de l’angoisse, à y voir clair, et note ses obsessions, ses doutes, ses refus. L’enfance resurgit dans le présent, les images oniriques recouvrent soudain le réel, le passé se confond avec l’avenir : peu à peu, miette par miette, se reconstitue une chronologie intérieure au-delà de la chronologie, au-delà du portrait les silences, les mystères, comme le négatif d’un homme et d’une œuvre.

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22 Avr

Jiminy Cricket

Nouveau rendez-vous avec Laura après lui avoir donné mes notes sur Jacques ou la Soumission et L’Avenir est dans les œufs. Alors qu’elle travaille en ce moment Journal en miettes, elle me fait remarquer que j’ai tendance à proposer une lecture manichéenne de la pièce, avec Jacques et Roberte d’un côté et leurs familles de l’autre. Elle me dit qu’elle voudrait sortir de cette logique qui distingue et sépare trop clairement personnages positifs et personnages négatifs, et qu’elle préfèrerait reléguer le jugement en spectateur, en entretenant une ambigüité. Pour appuyer sa pensée, elle me lit un extrait du Journal :

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08 Avr

Notes et contre-notes sur « Jacques ou la Soumission » (2/3)

Jacques, une fois seul sur scène, se met en effet à parler, avec gravité, après un long silence qui marque une pause après le flux ininterrompu de parole auquel on a assisté. Il se demande « que me veut-on ? », exprimant le sentiment d’être tenu à quelque chose, débiteur par rapport à sa famille. Le pronom « on », anonyme, met à distance les siens, les rend étrangers. La phrase est unique, isolée, ne rendant pas compte de la réflexion intérieure de Jacques, elle n’initie pas un monologue qui nous livrerait le personnage, qui reste encore inconnu, mystérieux, et qui redevient silencieux.

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03 Mar

« La Marche de Radetzky » de Joseph Roth

La Marche de Radetzky est le roman le plus célèbre de Joseph Roth, auteur autrichien du début du début du XXe siècle. Dans cette œuvre d’abord publiée en feuilletons, il rend compte du déclin de l’Empire austro-hongrois, de la bataille de Solferino à la mort de l’Empereur François-Joseph, deux ans après le début de la Première Guerre mondiale. Néanmoins ce n’est pas par l’Histoire avec un grand « H » que Roth illustre la fin de ce monde, de cette ère, mais au travers d’un prisme intime, en retraçant le parcours des hommes de trois générations d’une même famille, les Trotta. C’est par cette perspective qui s’attache aux détails les plus infimes qu’est donnée à percevoir avec humour et tendresse l’effondrement de l’Empire.

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17 Jan

« Einstein on the beach » de Bob Wilson et Philip Glass

Le célèbre opéra de Bob Wilson stt Philip Glass, Einstein on the beach, créé en 1976, a constitué une véritable rupture esthétique à l’époque de sa création. En 2014, peu après sa recréation en 2012, on peut se demander l’effet que produit ce spectacle alors que le choc est nécessairement moins grand que dans les années 1980. Si cet objet non identifiable a en effet ouvert une nouvelle ère théâtrale, il semble que ce soit dû à l’état extrêmement singulier dans lequel il plonge, à l’expérience sensorielle et perceptive qu’il propose. Mais alors que la production théâtrale en offre aujourd’hui de nombreuses, chaque fois uniques, le spectacle paraît bien être resté sans pareil, hors norme.

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17 Oct

« Autres rivages – Autobiographie » de Vladimir Nabokov [extrait]

Le berceau balance au-dessus d’un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n’est que la brève lumière d’une fente entre deux éternités de ténèbres. Bien que celles-ci soient absolument jumelles, l’homme, en règle générale, considère l’abîme prénatal avec plus de sérénité que celui vers lequel il s’avance (à raison d’environ quatre mille cinq cents battements de cœur par heure).

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