« Ça ira (1) Fin de Louis » de Pommerat aux Amandiers : ça ira, oui, il faut bien que ça aille, alors ça ira

Après Au monde l’an dernier, Joël Pommerat propose une nouvelle création au Théâtre Nanterre-Amandiers, Ça ira (1) Fin de Louis. Le chiffre entre parenthèses du titre suggère qu’il s’agit là du premier volet d’une suite, d’une première partie, consacrée à la Révolution Française, de son avant, depuis 1787, à son après, jusqu’en 1791. Abordant pour la première fois le territoire de l’Histoire, Pommerat n’en renonce pas moins à la singularité de sa démarche, bien au contraire. Plutôt que de se contenter de reconstituer les faits et d’en donner la représentation, il met en récit les événements et propose à partir d’eux un déplacement du regard, un nouveau rapport au passé, extrêmement contemporain.

ça ira - réunionPar rapport à ces créations précédentes, l’art de Pommerat dans Ça ira est le plus manifeste dans son appropriation de l’Histoire par l’écriture. Une écriture non pas linéaire, suivie, mais fragmentée, qui s’apparente à un scénario par une accumulation de plans cinématographiques. L’originalité de son abord d’épisodes connus de tous tient en partie aux sources sur lesquelles il s’appuie : plutôt que d’avoir recours à des manuels d’Histoire, il sort des sentiers bien battus de ce pan-là de notre passé pour s’appuyer sur des archives parlementaires, des témoignages, des procès-verbaux de l’Assemblée et de réunions publiques, des journaux, des correspondances, des mémoires, des écrits politiques… le tout irrigué par des lectures proprement historiques, pour guider le travail de recomposition. Ainsi, avec ses deux conseillers, ils recommencent donc l’entreprise de découverte de l’Histoire, de reconstitution, comme s’il n’avait pas déjà été fait, et ils la réécrivent par le petit, par l’intime, plutôt que par l’événement brut.

Dans l’œuvre finalement conçue, Pommerat nous fait ainsi passer de Versailles aux salles des Etats généraux, de l’Assemblée nationale à la rue, dans une succession de plans qui renouvelle chaque fois la présence des personnages et qui tisse peu à peu une narration. Cette méthode lui permet alors de multiplier les configurations et de mêler différents plans, de faire passer sans transition du politique au privé, ce dernier particulièrement mis en valeur avec la reine, la plus pommeratienne des personnages du spectacle, lorsqu’elle apprend la mort de son fils ou simplement lorsqu’elle dîne, ou qu’elle joue au billard. Cette écriture correspond à son esthétique scénique, qui, si elle n’est pas ici centrale, se retrouve néanmoins à l’état de traces – comme cette poudre qui tombe des cintres avec une lenteur extraordinaire, comme contrôlée par un ralenti cinématographique, lorsque Versailles est menacé par le peuple. Le vaste espace du plateau est neutre, reconfiguré grâce à de grands battants amovibles capables d’agrandir ou de rétrécir le terrain de jeu, le temps d’un bref passage au noir. Les transformations de la scène sont moins spectaculaires que d’ordinaire, car les moyens à déployer sont parfois importants, mais ces effets ne sont en réalité pas aussi centraux dans la perception de ce spectacle que dans d’autres œuvres de Pommerat.

ça ira - intime et politiqueDe fait, le plus singulier dans Ça ira, est que l’important travail d’adaptation de l’histoire par le récit n’apparaît pas tout de suite, et les manques successifs et modifications ne s’imposent pas d’emblée. On ne réalise ainsi qu’au bout d’un certain temps que Pommerat décharge son Histoire de tous les symboles de la Révolution Française attendus comme passages obligés, trop lourds d’imaginaire, ôtant ainsi son caractère mythique et folklorique à ce pan de notre Histoire. Aussi, la Marseillaise, Marianne, le bonnet phrygien, l’arbre de la liberté, les fourches, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », la fameuse réponse de Marie-Antoinette, « Qu’ils mangent de la brioche ! »… sont évacués. Et, plus encore, l’on n’entend pas non plus les noms associés à ces événements, que ce soit la Bastille (remplacée par « prison centrale »), le serment du Jeu de Paume, ou même ceux des personnalités qui se sont distinguées, Danton, Robespierre, Saint-Just, Marat, Desmoulins… Ne reste que l’indispensable, une discrète cocarde tricolore bleu-blanc-rouge, et quelques rares extraits de la Déclaration des Droits de l’Homme. Ces absences, qui ne sont pas tout de suite évidentes, déplacent les enjeux. Il ne s’agit pas de célébrer l’Histoire, de la saisir d’un coup par ces détails les plus brillants, mais au contraire de faire prendre la mesure de la complexité de ce tournant depuis invoqué comme référence, de ses enjeux politiques et de ses contradictions.

En remplaçant les noms des acteurs de la Révolution Française par des noms neutres et en laissant anonymes la plupart des personnages, la perception est libérée de toute mémoire, de tout acquis, de toute connaissance, mais aussi de tout préjugé et de tout filtre. Le ministre des finances s’appelle ainsi Muller et Louis n’est jamais désigné comme le XVIe du nom. Importe alors moins les traits auxquels ils ont été réduits par le temps que la délicatesse de leur tâche, la difficulté à saisir leur position face à la situation, car elle évolue, le caractère énigmatique de certaines décisions, les influences humaines en jeu – pour le roi, sa femme, son ministre, le président de l’Assemblée nationale… – ou le poids de l’intime. Cette humanisation fait voler en éclat la synthèse de l’Histoire, limitée à un récit de faits. Cette complexité que le temps fait oublier est aussi sensible dans la reconstitution des débats qui ont animé les nouveaux députés. Ils sont loin d’être manichéens et tranchés, et l’anonymat fait redécouvrir et revivre les étapes de construction de la nation, hors de toute personnalité, et surtout hors de toute téléologie, pour ne pas que les conséquences viennent modifier la perception des événements, pour ne pas qu’ils soient inscrits dans une dynamique que l’on serait tenté de nommer progrès, mais qu’ils soient au contraire revécus sans recul, dans un présent qui rend à moitié aveugle.

ça ira - événement

Ainsi, pour rendre compte de cette Histoire, Pommerat distingue trois temps, trois moments à partir desquels lancer une exploration fouillée. En premier lieu, il donne à voir comment a eu lieu la mise en place des Etats Généraux, suite à la nécessité de soumettre l’ensemble de la nation à un impôt commun pour résoudre les problèmes financiers du pays. Ensuite, il relate le combat du Tiers Etat pour que les débats ne distinguent pas une nouvelle fois les trois ordres de l’Ancien Régime, et la façon dont ses représentants se sont constitués en Assemblée Nationale en réaction aux refus de la noblesse et du clergé. Enfin, arrive la Révolution en elle-même, la prise d’armes, les pénuries, et le moment qui précède immédiatement la fuite du roi à Varenne – la « fin de Louis ». A partir de ces trois jalons qui permettent de couvrir quatre ans de 1787 à 1791, Pommerat prend son temps, et inscrit tout dans la longueur, afin de faire sentir le caractère laborieux du travail qui suit la table rase, de la lente constitution d’une nation sur des fondements neufs, de son interminable organisation à l’Assemblée, en décalage avec l’urgence du désordre qui agite le reste du pays. Avec ce spectacle de près de quatre heures, on se trouve loin des résumés qui réduisent des jours, voire des mois, en une poignée de paragraphes.

Pour jouer cette Histoire redéployée, Pommerat fait appel à quatorze comédiens. Cela paraît à la fois beaucoup, quand ils sont tous réunis sur scène, et peu, vu le nombre de personnages à interpréter. Tous endossent donc plusieurs rôles et passent de l’un à l’autre le temps de changer de costume et de perruque au cours d’un passage éclair au noir. La prouesse de ces métamorphoses et des déplacements qui les accompagnent dans tout l’espace apparaît à mesure que l’on se familiarise avec les comédiens. Certaines de leurs voix sont déjà connues depuis les spectacles précédents – surtout les voix de femmes : l’accent espagnol de Ruth Olaizola, la voix aérienne d’Agnès Berthon, le ton si singulier de Saadia Bentaïeb… – et une fois le tournis de la multiplicité un peu dominé, on est enfin capable de constater la superposition des rôles et apprécier le fait que la sœur du roi si réfractaire au changement est aussi une des députées les plus républicaines, que le roi lui-même finit par se confondre avec le membre d’un comité de quartier, ou que l’Archevêque de Narbonne devient un milicien.

ca-ira-1-fin-de-louis - débatsL’effet de masse produit sur scène est parfois accru par la présence de figurants, désignés par l’expression « Forces Vives » dans le programme de salle, expression qui les désigne comme plus que des figurants, ce qu’ils sont en effet. Tout au long du spectacle, ils haranguent, applaudissent, et créent ainsi une impression de foule, et leur manifestation fait entrevoir l’originalité du dispositif scénographique du spectacle. Alors qu’il est apparemment frontal, le spectateur découvre rapidement que la salle tout entière est investie par les comédiens. Quand elles ne sont pas sur scène, les Forces Vives sont assises parmi le public, parsemées dans la salle au point de faire douter de l’identité de son propre voisin. Mais si leur dissémination dans la salle donne l’impression que l’ensemble du public est impliqué dans l’Histoire qui se joue, le public n’est pas pour autant invité malgré lui à s’investir et à participer au débat. L’adresse et les positions dans l’espace le font simplement passer de membre d’une audience à député de l’Assemblée Nationale, ainsi placé aux premières loges –  même s’il est malgré lui situé plus ou moins à gauche ou à droite de l’hémicycle.

Les comédiens aussi parcourent sans cesse les rangs, montent et descendent les escaliers, s’assoient sur les strapontins ou sur les marches, sans cesse tendus vers la scène qui reste le cœur de la représentation. Ces allées et venues placent dans une situation de proximité exceptionnelle, qui permet de voir les comédiens jouer même quand ils ne parlent pas, quand ils sont simplement dans l’écoute, tout imprégnés de leur rôle, jusque dans les mimiques, les mots à demi-audibles, les gestes, ou même le silence. Cette contigüité rend aussi de façon brute la violence de certaines prises de parole ou de certaines prises à parti, et le regard se tourne alors de côté, à quelques centimètres seulement, et les postillons jaillissent avec la virulence du propos. La part d’improvisation qui entre en compte dans le désordre qui semble parfois dominer reste indécidable, et ce que l’on constate simplement est la gestion toute musicale des forte et des piano, du rythme soutenu qui fait passer de la cacophonie à l’élévation d’une voix qui s’affirme au-dessus des autres.

ça ira - virulenceL’immersion dans ces débats extrêmement complexes donne à voir le pouvoir de la rhétorique capable de faire accepter une idée et son contraire, selon l’orateur qui la présente et la qualité de son éloquence. On se prend ainsi à changer d’avis, à pencher en faveur de l’un ou l’autre – ce qui permet de comprendre un peu mieux comment eux-mêmes virent de bord. Ces échanges passionnés font percevoir la faiblesse d’un système fondé sur la parole, sur la capacité à persuader – en invoquant les sentiments – plutôt qu’à convaincre – en s’appuyant sur la raison –, sur la personnalité, sur la part de subjectivité qui fait s’entrechoquer les idéaux et les intérêts, ou sur la fierté qui amène chacun à riposter terme à terme plutôt que d’accepter de se laisser humilier. L’impossibilité de conclure, de trouver un accord surgit à plusieurs reprises, et la paralysie n’est dépassée que par l’intervention d’un élément extérieur – souvent incarné par un messager – seul capable de faire sortir de l’impasse en rappelant l’urgence de la situation, dans la ville. On perçoit là la dimension intemporelle de ce difficile dialogue à mettre en place, de son apparente vacuité parfois, qui évoque les débats – ou combats – contemporains qui ont lieu à l’Assemblée ou sur les plateaux télévisés.

Cette actualité de la réflexion est soulignée par le fait que les personnages ne portent pas de costumes à connotation historique, passée. La noblesse est en costume trois pièces et le Tiers Etat en sweat à capuche. De même, l’Assemblée Nationale compte parmi ses rangs des femmes – et pas des plus discrètes, comme Mme Lefranc –, et certains épisodes perçus comme historiques au moment même de leur déroulement sont médiatisés à la mode d’aujourd’hui. Ainsi, lorsque le roi reçoit les représentants de chaque classe sociale à Versailles avant la formation des Etats généraux, un filtre médiatique s’interpose entre l’événement et sa réception, incarné par une journaliste espagnole dont les commentaires sont traduits en direct. La musique enfin vient encore nous rapprocher 1789, et, comme souvent dans les spectacles de Pommerat, elle se voit chargée de la mission de véhiculer l’émotion, de l’exprimer autrement que par les mots et les corps, que celle-ci soit positive ou négative. Dès lors, la transposition des débats dans notre actualité est facilitée, et les résonances – heureusement loin d’être systématiques – sont multiples : qu’est-ce que la liberté ? qu’est-ce que la justice ? qui doit l’exercer ? qu’est-ce que la légitimité politique ? qui peut et doit faire de la politique ? tout le monde peut-il être un représentant d’une partie de la population ? quel rapport avoir à l’étranger ?… autant de questions qui restent entières.

2015 juin Theatre des Amandiers "Ça Ira /1 Fin de Louis" un spectacle écrit et mis en scène par Joël Pommera Décor et lumière: Eric Soyer Costumes Isabelle Deffin Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Éric Feldman, Philippe Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan ZamfirPommerat assume ainsi d’aborder l’Histoire depuis l’endroit où il se trouve, la France de 2015. Mais il ne le fait pas en invoquant des références au monde contemporain volontairement anachroniques, comme on le voit de plus en plus dans les comédies musicales actuelles – notamment la récente 1789 : les Amants de la Bastille, qui employait la même matière à des fins bien différentes… Sans forcer le rapprochement, obliger à des contorsions, il amène tout à la fois à une redécouverte du passé que l’on pensait connaître et à une nouvelle appréhension du présent par cette mise en regard. Le pont bâti du XVIIIe au XXIe est subtil, jamais lourd, ni même explicitement affirmé, au point qu’il est au début presque peu évident à cerner, à maîtriser, à dominer. L’entre-deux invite ainsi à passer d’un temps à l’autre, mais sans points d’orgue, chacun au gré de sa sensibilité, au gré de sa mémoire, jouant avec l’évidence que l’on oublie pour un temps, et l’importance inattendue accordée à un détail.

Appendice : à la suite des événements du 13 novembre, le spectacle de Pommerat prend une portée encore plus grande et paraît encore plus nécessaire et salutaire. Avec Yvain Juillard, qui interprète le roi, on veut se rassurer et répéter « ça ira, ça ira » – l’aveuglement en moins et l’unité et la solidarité en plus.

F.

Pour en savoir plus sur « Ça ira (1) Fin de Louis », rendez-vous sur le site des Amandiers.

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