24 Mai

« La Chartreuse de Parme » de Stendhal [extrait]

Livre II, chapitre XV

Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes on le conduisait à la chambre qu’on lui avait destinée : Clélia regardait par la portière, le prisonnier était fort près d’elle. En ce moment elle répondit à la question de son père par ces mots : Je vous suivrai. Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout près de lui, leva les yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frappé surtout de l’expression de mélancolie de sa figure. « Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis notre rencontre près de Côme ! quelle expression de pensée profonde ! … On a raison de la comparer à la duchesse ; quelle physionomie angélique ! » Barbone, le commis sanglant, qui ne s’était pas placé près de la voiture sans intention, arrêta d’un geste les trois gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pour arriver à la portière près de laquelle était le général :

– Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l’intérieur de la citadelle, lui dit-il, en vertu de l’article 157 du règlement, n’y aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours ?

– Allez au diable ! s’écria le général, que cette arrestation ne laissait pas d’embarrasser.

Il s’agissait pour lui de ne pousser à bout ni la duchesse ni le comte Mosca : et d’ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette affaire ? au fond, le meurtre d’un Giletti était une bagatelle, et l’intrigue seule était parvenue à en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu des ces gendarmes, c’était bien la mine la plus fière et la plus noble ; ses traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait sur ses lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossières des gendarmes qui l’entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi dire que la partie extérieure de sa physionomie ; il était ravi de la céleste beauté de Clélia, et son oeil trahissait toute sa surprise. Elle, profondément pensive, n’avait pas songé à retirer la tête de la portière ; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux ; puis, après un instant :

– Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu’autrefois, près d’un lac, j’ai déjà eu l’honneur de vous rencontrer avec accompagnement de gendarmes.

Clélia rougit et fut tellement interdite qu’elle ne trouva aucune parole pour répondre. « Quel air noble au milieu de ces êtres grossiers ! » se disait-elle au moment où Fabrice lui adressait la parole. La profonde pitié, et nous dirons presque l’attendrissement où elle était plongée, lui ôtèrent la présence d’esprit nécessaire pour trouver un mot quelconque, elle s’aperçut de son silence et rougit encore davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence n’attendait-elle pas depuis une minute au moins ? Le bruit fut si violent sous cette voûte, que, quand même Clélia aurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n’aurait pu entendre ses paroles.

Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôt après le pont-levis, Clélia se disait : « Il m’aura trouvée bien ridicule ! » Puis tout à coup elle ajouta : « Non pas seulement ridicule ; il aura cru voir en moi une âme basse, il aura pensé que je ne répondais pas à son salut parce qu’il est prisonnier et moi fille du gouverneur ».

Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avait l’âme élevée. « Ce qui rend mon procédé tout à fait avilissant, ajouta-t-elle, c’est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c’était moi qui me trouvais prisonnière, et lui me rendait service et me tirait d’un fort grand embarras… Oui, il faut en convenir, mon procédé est complet, c’est à la fois de la grossièreté et de l’ingratitude. Hélas ! le pauvre jeune homme ! maintenant qu’il est dans le malheur tout le monde va se montrer ingrat envers lui. Il m’avait bien dit alors : « Vous souviendrez-vous de mon nom à Parme ? » Combien il me méprise à l’heure qu’il est ! Un mot poli était si facile à dire ! Il faut l’avouer, oui, ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sans l’offre généreuse de la voiture de sa mère, j’aurais dû suivre les gendarmes à pied dans la poussière, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derrière un de ces gens-là ; c’était alors mon père qui était arrêté et moi sans défense ! Oui, mon procédé est complet. Et combien un être comme lui a dû le sentir vivement ! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon procédé ! Quelle noblesse ! quelle sérénité ! Comme il avait l’air d’un héros entouré de ses vils ennemis ! Je comprends maintenant la passion de la duchesse : puisqu’il est ainsi au milieu d’un événement contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraître lorsque son âme est heureuse ! »

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d’une heure et demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le général descendit de chez le prince, Clélia ne trouva point qu’il fût resté trop longtemps.

– Quelle est la volonté de Son Altesse ? demanda Clélia.

– Sa parole a dit : la prison ! et son regard : la mort !

– La mort ! Grand Dieu ! s’écria Clélia.

– Allons, tais-toi ! reprit le général avec humeur ; que je suis sot de répondre à un enfant !

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la plate-forme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse. Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui venait de s’opérer dans son sort. « Quel regard ! se disait-il ; que de choses il exprimait ! quelle profonde pitié ! Elle avait l’air de dire : la vie est un tel tissu de malheurs ! Ne vous affligez point trop de ce qui vous arrive ! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour être infortunés ? Comme ses yeux si beaux restaient attachés sur moi, même quand les chevaux s’avançaient avec tant de bruit sous la voûte ! »

Fabrice oubliait complètement d’être malheureux.

Bidauld - Vue de Tivoli

1 commentaire

  1. constance - 25 mai 2014 at 11:15

    Que du bonheur à lire au bord de la piscine au Pommeray…
    On en redemande !

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