16 Sep

« Vie de Henry Brulard » de Stendhal

Un soir à Rome, sur le mont Janicule, Stendhal, alors âgé de cinquante-deux ans, décide d’écrire son autobiographie afin de savoir ce qu’il a été. Ainsi naît la Vie de Henry Brulard, ou plutôt celle d’Henry Beyle, l’enfant Stendhal. Le souvenir de son enfance malheureuse, constamment interrompu par des remarques inscrites dans le présent d’écriture, fait de cette œuvre une véritable plongée dans les profondeurs du moi et dans  le tourbillon de la mémoire de l’écrivain.

»BLe récit de la vie ne Stendhal ne commence pas avec sa venue au monde en 1783, ou avec sa généalogie comme Les Mémoires d’outre-tombe de François-René de Chateaubriand. L’auteur commence en 1832, avec les conditions dans lesquelles lui est apparu le désir d’écrire son autobiographie. L’enthousiasme de commencer une analyse qui pourrait lui apprendre à se connaître est rapidement tempéré par le souci d’avoir à employer la première personne. D’emblée, et comme à de nombreuses reprises par la suite, Stendhal s’inquiète de savoir quel est le lecteur qui pourrait s’intéresser à une œuvre entièrement ponctuée de « je » et de « moi ».

Loin d’atténuer son égotisme, cette angoisse ainsi exprimée à l’orée de l’œuvre semble lui donner l’autorisation – voire lui imposer l’exigence – de se livrer de la façon la plus transparente possible. Ainsi, il livre en toute honnêteté ses sentiments les plus cruels à l’égard de son père et de sa tante Séraphie, qui ont hanté son enfance comme de mauvais démons, et il avoue sans feinte modestie ses accès de vanité, encore sensibles dans le présent de l’écriture.

La rédaction de l’œuvre se caractérise également par un plaisir et une rapidité folle, qui menace parfois le style – certains souvenirs sont rapportés sur un mode télégraphique – et empêche toute structure de prendre place. Stendhal a beau s’efforcer de suivre l’ordre chronologique, les époques se parasitent sous l’effet de rapprochements thématiques et le passé se livre comme un magma indéchiffrable. « Les souvenirs se multiplient sous ma plume » dit-il, et cet état proche de l’ivresse dans lequel il écrit est pleinement sensible à la lecture.

Henry BrulardS’il cherche à être vrai, Stendhal ne prétend pas atteindre la vérité pure, mais bien plutôt la façon dont il a vécu les différents événements qu’il relate. Ainsi, bien qu’il soit parfois tenté d’avoir recours et à des témoignages et des documents pour reconstituer une scène ou pour retrouver la durée exacte de son séjour à l’Ecole centrale de Grenoble, il se félicite in fine d’avoir écrit un livre uniquement à l’aide de sa mémoire. C’est encore elle qui le conduit à parsemer son manuscrits de schémas et dessins lui permettant de reconstituer la scène avec précision, de situer les lieux les uns par rapport aux autres mais aussi de raviver le souvenir avec plus de netteté.

Dans ces conditions, sans structure ni chronologie, la remémoration de son enfance révèle les obsessions de l’auteur et les moments de sa vie les plus cruciaux. Alors que la mort traumatisante de sa mère lorsqu’il a sept ans n’est dite qu’à demi-mots, que la douleur lui semble impossible à communiquer, sa haine contre sa famille s’exprime sur le mode du ressassement. A de multiples reprises il dit et redit son mépris pour son père, son aversion pour sa tante Séraphie et pour sa sœur la plus jeune, et a contrario son admiration pour son grand-père et pour son autre tante, Elisabeth, personnage qui a les valeurs espagnoles qu’il a transmises à son héros Julien Sorel, comme beaucoup d’autres éléments autobiographiques.

En plus d’être brimé par les deux premiers, ceux-ci l’empêchent de côtoyer les enfants de son âge. L’enfant Beyle est seul avec ses ennemis, uniquement occupé par sa haine et son souci d’échapper à leur autorité. La lecture, le dessin, le modelage de médailles puis de façon encore plus radicale les mathématiques qui le mèneront à l’Ecole centrale deviennent petit à petit des échappatoires salvatrices. Après le long récit de ses souffrances, vient donc celui de son entrée dans la société, sa découverte des enfants de son âge et ses bras de fer avec ses professeurs, puis sa montée à Paris et la déception qu’il éprouve à la découverte de cette ville dont il a tant rêvé.

Henry BeyleUne fois sorti du giron familial, les souvenirs paraissent moins précis, le rythme s’accélère, et la chronologie devient encore plus floue. C’est comme si ce qu’il n’avait pas ressassé avec douleur s’était imprimé avec moins de force dans sa mémoire. La décomposition règne un instant avant une fin magistrale, encore bien loin du présent qu’il aurait dû atteindre.

Beyle arrive en 1800 à Milan à cheval, par les montagnes. Un magnifique paysage et des cloches qui retentissent au loin gravent l’instant dans sa mémoire et le comble d’un bonheur qui lui semblait inaccessible. Il s’émerveille pour la ville, rêve de s’y établir, et découvre l’amour pour la première fois. Là, Stendhal, qui a pesé chacun de ses mots, qui s’est corrigé à de multiples reprises de peur d’être romanesque, lui l’auteur du Rouge et le Noir et de La Chartreuse de Parme, se trouve dans l’incapacité de dire.

Comment décrire le sentiment le plus beau, reproduire les élans du cœur les plus forts sans passer pour ridicule ou faux ? Et comment ne pas froisser le souvenir en entrant trop dans le détail ? Au moment précis où Stendhal a atteint le bonheur, où il estime que sa vie a valu la peine d’être vécue et que toutes ses souffrances ont été oubliées, la plume lui tombe des mains. Le manuscrit s’interrompt là, sur cette incapacité de dire le bonheur, encore plus belle et plus puissante que s’il avait trouvé les mots.

Ces quelques pages qui laissent sa vie en suspens et avouent l’échec de l’analyse qui était le point de départ de cette œuvre, transcendent la douleur qui précède et tout l’égotisme qui imprègne l’œuvre. C’est dans ce blanc de l’écriture, dans se silence, que se dit paradoxalement avec le plus d’humanité et d’honnêteté l’homme qui devait peu de temps après devenir écrivain.

F.

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