17 Juin

« Orlando » de Virginia Woolf

Virginia Woolf dit d’Orlando dans son Journal que ce roman n’est qu’une farce, « une récréation d’écrivain ». Le sujet, le ton employé et même le style de cette œuvre l’isolent en effet au sein de sa création. De façon tout à fait étonnante, c’est même un nouveau visage de l’écrivain anglais que l’on découvre à travers cette œuvre, bien différent de celui que peuvent laisser transparaître La Promenade au phare, Les Vagues ou même Mrs Dalloway.

´;Le roman prétend adopter la forme d’une biographie. Très rapidement, les codes de ce genre sont déjoués par le commentaire d’un narrateur très présent, qui ne réussit jamais à s’effacer totalement devant la vie de son personnage. S’il s’impose autant, cela tient en partie à la nature particulière de celui-ci : Orlando, homme jusqu’à ses 32 ans, se métamorphose un jour en femme.

Plus encore que ce changement de sexe, sa vie est rendue tout à fait extraordinaire par son autonomie par rapport au reste du monde. De fait, Orlando ne vieillit pas et traverse les âges. Le personnage côtoie ainsi Shakespeare et Marlowe au XVIe siècle, et assiste à l’invention de l’électricité, du télégraphe et de l’automobile à l’époque de la rédaction du roman par Virginia Woolf, dans les années 1920.

Cette dimension fantastique de l’œuvre – soulignée comme telle à quelques reprises, en particulier concernant le passage d’un sexe à un autre –, est mise en concurrence avec une prétention au réalisme. En effet, le narrateur avoue plusieurs fois son incapacité à expliquer un état d’âme particulièrement complexe d’Orlando, voulant prouver par là son souci de respecter la vérité, de ne pas se laisser tenter par le romanesque et la fiction.

Un tel pacte de lecture mis en place, qui écartèle entre la fiabilité que revendique le narrateur et l’extraordinaire des faits relatés, assure une totale liberté à l’auteur, une immense variété de styles et de tons. C’est comme si le roman retraçait le cours de l’histoire de la littérature, à laquelle Virginia Woolf à consacrer plusieurs articles réunis dans son Art du roman.

Orlando - H. PressAinsi, outre les frivolités du narrateur qui dialogue constamment avec lui-même et avec son lecteur – rappelant ceux de Denis Diderot ou Lawrence Sterne –, la narration est de facture relativement classique dans la première partie de l’œuvre. De la même façon, ce n’est que dans les derniers chapitres que l’on retrouve le monologue intérieur cher à l’auteur. Arrivant au terme de quatre siècles, cette technique qu’elle a largement contribué à développer dans la littérature moderne apparaît comme profondément liée aux inventions et au climat du début du XXe siècle. Ainsi, c’est seulement tardivement que le mystérieux héros de cette œuvre se livre par sa propre voix, prenant finalement complètement le pas sur le narrateur dans le chapitre qui clôt le livre.

Si les styles évoluent donc au gré des époques, son identité reste quant à elle relativement stable. Qu’il soit un jeune homme ou une femme d’âge mûr, Orlando est avant tout une âme romantique, perdu-e dans la contemplation rêveuse de la campagne anglaise. La plupart du temps retiré-e de Londres dans sa propriété dont les pièces se comptent par centaines, il ou elle se livre à de longues promenades qui aboutissent souvent de la même façon : pris-e d’un soudain élan de mélancolie, de la pensée surgissante de sa mort inévitable, malgré le fait qu’il ou elle n’ait pas d’âge, Orlando se jette au pied d’un chêne – celui-là même qui donne son titre à l’œuvre qui l’a accompagné-e toute sa vie.

Orlando - WoolfDe fait, Orlando écrit. Comme le narrateur, le jeune homme expérimente les styles des différentes époques qu’il traverse, jusqu’à ce que ce soit la jeune femme qui trouve celui qui lui correspond le mieux, quelques siècles plus tard. Ainsi, l’écriture, constamment désignée par l’évolution du roman lui-même, est de surcroît thématisée par cette recherche qui unifie elle aussi la vie d’Orlando.

Dans cette biographie qui s’étend sur plusieurs centaines d’années, le temps se manifeste moins par le sentiment de la durée que par les évolutions que constate Orlando. Une poignée d’événements seulement marque sa vie : sa venue à la cour de la reine Elizabeth 1ère, sa première histoire d’amour avec la russe Sasha, sa rencontre avec le critique Nick Greene, qui lui aussi traverse les âges en ne vieillissant que de quelques années en plusieurs siècles, son départ en Turquie en tant qu’ambassadeur, sa métamorphose inexplicable en femme, sa vie auprès de tziganes, son retour en Angleterre et les problèmes auxquels elle est confrontée à cause de son changement de sexe, ses refus multiples à des demandes en mariage et sa rencontre fulgurante avec celui qui sera son mari, ses longues heures à sa table d’écriture et son succès final en tant qu’écrivain.

Tous ces épisodes, quoique romanesques, servent moins à retracer la longue vie d’une personnalité extraordinaire qu’à servir de prétexte au narrateur pour commenter les mœurs des différentes époques traversées. Après Virginia Woolf l’historienne, c’est Virginia Woolf la féministe qui transparaît, non pas sur le mode du combat et de la revendication mais sur celui de l’ironie. A travers Orlando, elle feint de s’étonner de la pudeur et de la bienséance imposée aux femmes, mais aussi de la nécessité vitale pour elles de trouver un mari à l’époque victorienne.

Orlando - WLes rares êtres que le personnage croise sur son chemin solitaire et auxquels il s’attache, sont eux aussi androgynes, lui renvoyant constamment la question de son identité sexuelle. Conjugaison des plus grandes qualités des deux sexes, elle ne peut s’épanouir qu’avec un être du même acabit : le fameux Shel qui la ramasse un soir dans les bois. Chaque trait de caractère étant précisément attribué à un sexe au XXe siècle encore, sa sensibilité et la fantaisie de son esprit le rapproche en effet des femmes. En leur union fusionnelle se lit en filigrane l’amour véritable de Virginia Woolf pour son amie Vita Sackville West.

Dans ce roman, plus qu’en aucun autre, l’auteur s’exprime donc. Cette biographie lui permet d’emprunter tous les tons et de commenter de nombreux aspects de la réalité et de son évolution au travers du temps. Ainsi, la littérature, la météorologie, la question du genre ou encore les mœurs, offrent tous un objet à son regard perçant. Plus que la vie d’Orlando encore, ce sont les remarques du narrateur qui touchent le lecteur, autant par leur beauté que par le rire qu’elles suscitent à de nombreuses reprises – une réaction relativement nouvelle par rapport à la lecture des autres œuvres de l’auteur.

F.

C’était l’âge élisabéthain ; leur moralité n’était pas la nôtre ; leur climat non plus. Nous avons des raisons de penser que le temps même, la valeur des étés et le froid des hivers, était d’une tout autre trempe. Brillant et langoureux, le jour était séparé de la nuit aussi abruptement que peut l’être la terre de l’eau. Les couchers de soleil étaient plus rouges et plus intenses, les aubes plus blanches et aurorales. De nos demi-teintes crépusculaires et de nos matins hésitants, ils ignoraient tout. La pluie tombait avec véhémence ou pas du tout. Le soleil dardait ou c’étaient les ténèbres. Transposant cette réalité dans les domaines de l’esprit, comme à leur habitude les poètes chantaient la beauté des roses qui se fanent et des pétales qui tombent. L’instant est fugitif, chantaient-ils : l’instant a fui et c’est déjà la longue nuit que tous doivent dormir. Quant à utiliser des moyens artificiels tels que l’abri ou la serre pour prolonger ou préserver la fraîcheur de ces œillets et de ces roses, ce n’était pas dans leurs manières. Les complexités flétries et les ambigüités de notre temps, plus nuancé et plus sceptique, leur étaient inconnues. La violence était tout. La fleur s’épanouissait et se fanait, le soleil se levait et se couchait, l’amant aimait et disparaissait. Et ce que les poètes disaient en vers, les jeunes le transposaient dans la pratique. Les jeunes filles étaient des roses et leur printemps éphémère comme celui des fleurs. Il fallait les cueillir avant la tombée du soir ; car le jour était bref et le jour était tout. C’est pourquoi, si Orlando suivit l’exemple du climat, des poètes, de l’époque tout entière, s’il trouva une fleur à cueillir dans l’embrasure d’une fenêtre – malgré la neige qui recouvrait le sol et la reine aux aguets dans le couloir –, nous nous résignons mal à le blâmer. Il était jeune, c’était un garçon : il ne faisait que suivre les injonctions de la nature. Quant à la jeune fille, nous ne savons pas davantage que la reine Elizabeth elle-même comment elle s’appelait. Peut-être Dois, Chloris, Delia ou Diana, car il dédia des vers à chacune tour à tour. C’était peut-être une dame de la Cour ou bien quelque servante. Car Orlando avait le goût éclectique ; il ne s’éprenait pas seulement des fleurs cultivées ; les fleurs sauvages et même le chiendent n’en finirent jamais de le fasciner.

Ce siècle avait quelque chose de net et de défini qui lui rappelait le XVIIIe siècle, sauf qu’on sentait dans l’atmosphère un tourment exacerbé, exaspéré – comme elle réfléchissait à la question, le tunnel immensément long, dans lequel elle semblait voyager depuis des centaines d’années, s’élargit : un flot de lumière y pénétra ; Orlando sentit ses pensées se resserrer mystérieusement et se raidir, comme si un accordeur de piano lui avait mis une clé dans le dos pour tendre ses nerfs au maximum ; au même moment, son oreille s’affina : elle entendait tous les chuchotements de la pièce, tous les craquements, au point que le tic tac de la pendule sur la cheminée lui faisait l’effet d’un martèlement. Pendant quelques secondes, l’éclat de la lumière continua à s’intensifier de plus en plus : elle voyait les objets de plus en plus distinctement, le tic tac de la pendule devenait de plus en plus assourdissant, jusqu’au moment où il y eut une terrifiante explosion à son oreille. Orlando sursauta comme si elle venait de recevoir un grand coup sur la tête. Elle en reçut dix. En fait, il était dix heures du matin. C’était le 11 octobre. C’était 1928. C’était l’instant présent.

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