21 Mar

« Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac au Théâtre de la Ville

Emmanuel Demarcy-Mota reprend au Théâtre de la Ville sa mise en scène de Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac, créée l’an dernier et quelque peu modifiée depuis. Victor est véritablement le héros de la soirée, aussi bien dans la pièce de Vitrac que sur la scène, incarné par l’excellent Thomas Durand. Ce drame surréaliste trouve ici une réalisation tout en contraste, faisant passer en un tour de main de l’enthousiasme véritable à la déception profonde.

Victor ou les enfantsTrente ans avant Rhinocéros, que le directeur du Théâtre de la Ville a également monté, Victor ou les enfants au pouvoir annonce le théâtre de l’absurde. Le héros de la pièce est un enfant qui fête ce soir-là ses neuf ans. Son anniversaire est alors synonyme de licence : l’enfant jusque-là modèle se métamorphose d’un seul coup et devient enfant terrible, dans la lignée de Cocteau.

Metteur en scène d’un drame dont tous les protagonistes sont incarnés par les invités – « L’Enfant Terrible, le Père Indigne, la Bonne Mère, la Femme Adultère, le Cocu, le vieux Bazaine » – Victor saisit l’occasion de cette fête pour révéler les infidélités de son père, et clamer la vérité avec beaucoup d’insolence et non sans un certain plaisir sadique. Oscillant constamment du rire aux cris, l’œuvre est un défi lancé à la scène, relevé de façon totalement ambivalente par Demarcy-Mota.

C’est ainsi avec beaucoup de finesse qu’il donne à voir la cruauté de la pièce, cette cruauté à propos de laquelle Vitrac partageait un réel engouement avec Antonin Artaud. Elle se manifeste pas la douleur physique que peut faire naître la vue de pieds nus sur les bris épars d’un vase de Sèvres, ou par un étouffement par noyade suffisamment long pour se dire « stop ! ». La première scène qui concentre tout cela est pour cette raison magistrale, et révèle d’emblée le talent des deux comédiens qui interprètent les deux enfants de la pièce, Victor et Esther.

VictorLa force de ce duo est aussitôt désamorcée par l’arrivée des parents et de la longue table du dîner sur la scène. Là, le goût évident de Demarcy-Mota pour les smokings, les robes de soirée et le champagne dégrade d’un seul coup la représentation. Le surjeu des comédiens, s’il éclaire parfois les pulsions contradictoires du texte, ne fait alors que souligner ce parti-pris malheureux.

Les parents de Victor, tout particulièrement, peinent à moduler leurs intonations et sont d’entrée de jeu placés dans les extrêmes, tout comme la folie d’Antoine. Le drame ne monte pas en puissance : il est déjà là. Les rires et les cris sont dès le début à leur maximum, et l’arrivée d’Ida Mortemart échoue à constituer un climax. Dès lors, la scène des pets, déjà difficilement convaincante à la lecture, est un fiasco.

La pureté initiale fait place à une scène bien trop stylisée, tant du point de vue de la lumière, du son, des accessoires qui soulignent souvent lourdement de subtiles allusions que des costumes, dithyrambiques. On assiste alors à un champ de bataille tels que peu les affectionner Demarcy-Mota – en témoigne son récent Ionesco Suite.

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La déception est d’autant plus grande qu’il y a parmi tout cela de très belles trouvailles. Ainsi, ce bassin d’eau, lieu des amours interdites, adultères ou incestueuses, capable d’instaurer de nouvelles relations entre les corps, puissantes et magnifiques. Ou encore ces feuilles de septembre qui jonchent le sol, ces tresses d’arbres pendues des cintres, qui créent de beaux effets d’ombres, ces vases véritablement brisés en mille morceaux ou les éclairs jaillissant d’une scie électrique et l’odeur véritablement dégagée de son contact avec le métal…

La simplicité et l’honnêteté du jeu de Thomas Durand, monté sur ressort, sortant tout droit d’un dessin animé, et de celui d’Anne Kaempf, l’enfant encore innocente et pure, montrent bien ce qu’aurait pu être le spectacle. De la même façon, si n’était tout le superficiel qui entame l’esthétique scénique et aplanit les personnages, en particulier la mère à la psychologie pourtant passionnante, on pourrait avoir là une très belle mise en scène de ce texte…

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Victor ou les enfants au pouvoir », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.

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