20 Jan

« Woyzeck – La Mort de Danton – Léonce et Léna » de Georg Büchner au Théâtre de la Ville

Dans l’Antiquité, une trilogie était le nom donné à l’ensemble des trois tragédies qui formaient un poème dramatique. C’est en suivant une logique de cet ordre que le metteur en scène Ludovic Lagarde aborde les trois uniques pièces de Georg Büchner. Sans tenter d’effacer leurs différences irréductibles, il souligne dans son spectacle tripartite les éléments qui révèlent qu’elles ont été écrites de la même main. Ce travail d’harmonisation, le plus manifeste à travers le retour des mêmes comédiens d’une pièce à l’autre et l’exploitation d’une même scénographie transformable, prend toute son ampleur dans le troisième volet du spectacle, aboutissement d’un parcours discrètement balisé mais extrêmement cohérent.

Buchner - afficheGeorg Büchner, écrivain, anatomiste, philosophe et révolutionnaire, a écrit durant sa courte vie  – vingt-trois ans seulement – trois pièces de théâtre et une nouvelle. Ces quelques œuvres offrent un reflet de ses activités multiples et diverses. La Mort de Danton est ainsi une pièce historique sur les derniers jours de cette figure majeure de la Révolution Française, avant sa décapitation ordonnée par Robespierre. Léonce et Léna, quant à elle, est un conte aux accents fantastiques qui met en scène deux jeunes gens, mélancoliques et rebelles. Enfin, la plus énigmatique de ses pièces notamment du fait de son inachèvement, Woyzeck, est un drame qui relate la vie d’un pauvre hère qui assassine une prostituée par amour et désespoir. Ces trois pièces, selon des équilibres bien différents, parlent toutes d’amour et de politique. Ludovic Lagarde s’assigne le rôle de nous le montrer en révélant les motifs et les thèmes récurrents qui les unissent.

La scène du Théâtre de la Ville est divisée dans la longueur, dessinant deux espaces distincts. Le plus lointain est séparé de l’avant-scène par une paroi transparente et souple, ou se laisse entrevoir au travers d’une large porte. Cette partition du plateau permet de suivre les indications de Büchner, qui loin de respecter la règle classique de l’unité de lieu, imagine un nouveau cadre à chaque scène. L’intensité lumineuse permet ainsi d’en mettre un en valeur par rapport à l’autre, accompagnant les déplacements des comédiens qui se font grâce à des ouvertures latérales. Manifestations climatiques telles que la pluie ou le vent et lumières colorées sont majoritairement réservées au plus lointain, qui désigne alors le dehors, voire un espace de rêves ou de cauchemars.

BüchnerDans Woyzeck en particulier, cette structure souligne la concomitance du réalisme et du fantasmatique, caractéristique de l’œuvre de Büchner. Cette pièce inachevée, faite de fragments épars, se déploie magnifiquement sur le plateau de Lagarde. Les multiples personnages et lieux qui y sont invoqués prennent tout leur sens une fois représentés. Malgré certaines zones d’ombre dans le texte, le metteur en scène dessine des personnages profondément attachants – tels Woyzeck, ou le fou qui s’occupe de son enfant – et donne corps à des figures aussi déroutantes que le capitaine, remarquablement interprété par Juan Cocho. Loin d’être composé selon une logique dramatique, ce texte inspiré d’un fait divers relate l’histoire d’un amour avec une prostituée voué à l’échec. Cette mort qui précipite le destin de Woyzeck, en lutte vaine contre l’humanité, annonce la fin irrémédiable de Danton.

De façon encore plus frappante que dans Woyzeck, la parole est bien supérieure à l’action dans La Mort de Danton. La rhétorique révolutionnaire se déploie en de longs discours, truffés de références historiques qui souvent nous échappent. Pour rendre ce texte plus accessible, Lagarde supprime certaines scènes en extérieur et élague les débats qui ont lieu à l’Assemblée. Cette manipulation du texte a pour effet de focaliser l’attention sur Danton et Camille Desmoulins, mais surtout sur Robespierre, montré comme un héros à la conscience déchirée. Les femmes des deux premiers, Julie et Lucile, cristallisent la dimension intime et sentimentale du drame.

Buchner - DantonDans ce deuxième volet, la surface de jeu est restreinte à la partie avant de la scène, où un large lit trône. En plus de distinguer l’espace privé de la chambre des espaces publics que sont la rue et l’Assemblée, il met en évidence la luxure à cause de laquelle Danton est mis à mort, la solitude de Robespierre qui se contraint à la vertu la plus pure, et devient in fine la couche des condamnés. Cet élément central, qui contraint Danton à s’habiller et à se déshabiller en permanence, donne un cadre concret et matériel à ces débats d’idées. Lieu de plaisirs, montré sans pudeur aucune, avec au contraire beaucoup de réalisme, c’est là aussi que les démons des personnages viennent les visiter la nuit. Après ce pan, le plus abrupt, le plus difficile à séduire le public, la troisième partie survient comme une explosion de couleurs et de rire.

Avec Léonce et Léna, Lagarde libère la pulsion qu’il a retenue jusque-là. Choisissant un point de vue contemporain sur la pièce, il en propose une interprétation rock’n’roll totalement débridée qui réjouit, en grande partie par le contraste qu’elle offre avec ce qui précède et parce qu’elle avait été pressentie auparavant, de façon totalement indescriptible. Léonce est présenté comme un jeune rebelle, la guitare électrique sur la hanche, et son père, le roi Pierre, comme un homme politique dépassé et totalement névrosé. Ce dernier est incarné par le même comédien qui a joué Woyzeck et Danton, Laurent Poitrenaux. On retrouve également la comédienne qui a interprété Marie, la femme de Woyzeck, dans une nouvelle robe rouge. Une filiation se dessine : on se prend à imaginer que la situation est celle qu’aurait pu finir par obtenir Woyzeck s’il n’avait pas assassiné Marie. Le retour de la poupée-bébé en arrière-plan invite de façon discrète mais appuyée à envisager ce potentiel. Dès lors, Léonce apparaît comme leurs enfant, une vingtaine d’années plus tard. La filiation remonte encore plus haut, jusqu’à Danton, lorsque Léonce prône après lui l’épicurisme et l’oisiveté. Tout se noue ainsi et révèle une cohérence plus forte que ce que l’on aurait pu concevoir.

Büchner - Léonce LénaDans ce troisième volet, le plateau retrouve sa configuration première à quelques éléments près. Le registre comique domine désormais, largement exploité pour le plus grand plaisir des spectateurs qui sont restés jusqu’au bout. La vidéo, amorcée de façon un peu énigmatique dans La Mort de Danton, en est un ressort, tout comme le jeu anachronique des personnages, et en particulier Valerio. Le sentiment que le metteur en scène suit ses moindres désirs, relâche la tension dans ce dernier volet, tient également à la générosité des moyens scénographiques dont il fait preuve. Peu importe si cela implique des changements de décor conséquents et des entrées et sorties démultipliées, il a confiance en son art et en l’intelligence du spectateur.

Sur la scène de Ludovic Lagarde, les textes de Büchner, particulièrement ardus à la simple lecture, prennent vie. Leur délicate mise en voix, claire et articulée sans être maniérée, révèle une belle lecture, une attention toute particulière à la langue – malgré quelques effets sonores qui ne la mettent pas toujours en valeur. Les comédiens donnent corps aux nombreux personnages de Büchner avec beaucoup de justesse et ce qu’il faut d’audace, passant d’un registre à un autre avec aisance. Outre ces acteurs visibles sur la scène, ceux qui sont en coulisse, en charge de la scénographie, des costumes, des lumières et du son, ont largement contribué à la réussite de ce magnifique travail, plus que conséquent.

La dernière partie de ce triathlon, bouquet final qui montre l’étendue du talent des artistes, révèle la pertinence de l’entreprise de Lagarde. Alors qu’à la fin de la deuxième on pouvait avoir le sentiment que les textes avaient simplement été accolés, à l’issue de la représentation l’ensemble rayonne par sa cohérence. Chacun prend conscience que la jubilation finale n’aurait pas été telle sans ce qui précède, et que le tout est un ensemble indissociable, parfaitement rythmé et cadencé. Le pari est largement relevé, et nous avons là, à n’en pas douter, un grand moment de théâtre.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur ce spectacle, rendez-vous sur le site du Théâtre de la Ville.

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