03 Oct

« Oncle Vania » et « La Mouette » d’Anton Tchekhov à l’Athénée

Au Théâtre de l’Athénée, deux pièces d’Anton Tchekhov se jouent en alternance, Oncle Vania et La Mouette. Toutes deux sont mises en scène par Christian Benedetti, et des comédiens se retrouvent de l’une à l’autre. De mêmes partis-pris président au projet et amènent à voir les deux spectacles comme les parties indissociables d’un diptyque, un diptyque qui nous échappe, quels que soient l’énergie et l’investissement des artistes.

D’emblée, il semble que ce soit une esthétique de la répétition qui ait été adoptée par le metteur en scène. Le public de l’Athénée n’est pas plongé dans la confortable pénombre comme le veut la convention depuis le début du XXe siècle : les lumières restent allumées, diminuant de ce fait le contraste entre la scène et la salle, et rendant à l’Athénée sa fonction sociale.

Ce refus de l’illusionnisme est renforcé par l’absence de costumes des comédiens, qui sont sur scène en habits de tous les jours. Ils évoluent dans un décor minimal, fait de chaises d’école, de bancs et de tables, sur le fond noir du théâtre. Le plus frappant reste pour le spectateur la folle allure à laquelle les répliques sont échangées, allure qui donne l’impression d’assister à une italienne, ce type de répétitions qui a pour but d’aider les artistes à mémoriser leur texte et leurs déplacements.

Loin d’être interprété ou joué, le texte est comme suivi à la lettre mais en avance rapide. Les didascalies qui indiquent quand le personnage rit ou pleure, mais surtout les moments de pause se retrouvent tels quels sur scène, aussi abruptement que sur la page. En résulte un rythme heurté, non naturaliste, et un jeu des comédiens tranché.

Ces choix dont on ne peut faire abstraction tant ils entament la transmission du texte et la perception des spectateurs, s’ils sont nombreux et protéiformes, laissent dans l’incompréhension. Les motivations du metteur en scène et les raisons qui l’ont poussé à de tels partis-pris nous restent obscurs, même au bout de trois heures de spectacle en tout. La lecture de la feuille de salle, loin de nous éclairer a posteriori sur ce que l’on a vu, entretient le mystère.

Il semble improbable que de telles mises en scène aient été inspirées par la lecture des pièces de Tchekhov : dans l’une comme l’autre, le thème qui les sous-tend est l’ennui. Dans Oncle Vania, il est provoqué par l’arrivée chez Vania de son beau-frère Serebriakov et de sa jeune femme Elena. Le travail vain de l’un et l’oisiveté de l’autre contaminent aussi bien le personnage éponyme que sa nièce Sonia et le médecin Astrov, qui délaissent chacun leurs activités. Quant à La Mouette, c’est un même ennui causé par la vie à la campagne qui échauffe les caractères et fait naître des passions amoureuses vouées à l’échec.

Le rythme chaotique des deux spectacles ne semble pas particulièrement propice à faire vivre cet ennui, cette langueur. Les moments de pauses qui viennent brutalement interrompre le flux de paroles et de gestes, plus ou moins motivés, figent les attitudes pendant de longues secondes. Des tableaux éphémères surgissent alors, mais dont le sens nous échappe par la surprise qu’ils provoquent presque à chaque fois et l’échange déjà oublié qui les précède.

Dans Oncle Vania, il semble qu’un tel rythme soit adopté pour atteindre le plus rapidement possible l’acmé de la pièce, son point d’orgue, à savoir la confrontation entre Vania et Serebriakov. Là, la mise en scène se déploie enfin, le débit de parole redevient normal, et l’on assiste à une scène véritablement jouée. Paradoxalement, c’est la remise en ordre qui est ainsi soulignée, dans une logique qu’on pourrait qualifier d’antidramatique. Cet échantillon isolé laisse envisager ce qu’aurait pu être le spectacle, et démontre bien que le projet de Christian Benedetti n’est pas de jouer les pièces de Tchekhov.

En effet, il ne s’agit pas pour lui de souligner les effets d’échos et les subtilités du texte, ou tout simplement de mettre en évidence les relations entre les nombreux personnages. Liens familiaux, amicaux ou amoureux sont multiples dans chacune des deux pièces, et évoluent d’un acte à un autre. A défaut de les mettre en place de façon claire, Christian Benedetti préfère s’appesantir sur les rapports physiques entre les personnages, volés entre deux scènes. Le rythme effréné de la langue met également en valeur des pointes de cynisme qui retentissent particulièrement et suscitent un rire léger.

Ne pouvant compter sur le texte pour traverser le spectacle, le spectateur se tourne naturellement vers la scénographie. Néanmoins, outre quelques moments intéressants, la simplicité et l’efficacité sont les mots d’ordre. L’intelligente mise en œuvre du théâtre dans le théâtre au début de La Mouette ou l’usage poétique de la craie sont encore une fois des indices de ce que le spectacle pourrait être mais se refuse à être.

Finalement, même ce que l’on a appelé « esthétique de la répétition » se révèle incorrect quand on constate que les costumes qui apparaissaient dans un premier temps comme négligés nourrissent en réalité le contraste entre Elena et Sonia dans Oncle Vania, et révèlent l’éternelle jeunesse d’Arkadina ou le deuil de Macha dans La Mouette.

Les comédiens se soumettent sans réserves aux exigences du metteur en scène : ils contraignent leur diction, traversent le plateau à toute allure et passent d’une émotion à une autre en un clin d’œil. Parfois, il semble que leur jeu distancié se laisse envahir par une émotion, ou par la beauté du texte, mais une adresse directe au public anéantit aussitôt cet élan d’incarnation. Durant les scènes de groupe, les comédiens donnent l’image d’une troupe unie, autour d’un même projet – qui reste éternellement abscons.

Les quelques éléments captés par le spectateur, qui l’empêchent de condamner ces deux spectacles sans appel, grandissent sa frustration d’être intellectuellement rejeté de ce projet. Par deux fois, il se trouve face à un objet qui lui échappe de tous les côtés et qui lui refuse toute forme d’entrée. L’incapacité dans laquelle il se trouve à nommer ce à quoi il assiste entame sa bonne volonté et son indulgence, et il ressort épuisé par un tel sprint.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Oncle Vania » et « La Mouette », rendez-vous sur le site de l’Athénée.

1 commentaire

  1. Cach - 4 octobre 2012 at 0:03

    Je ne suis pas d’accord avec toi. J’ai également assisté à cette pièce… et je peux vous dire que l’ « ennui » était très bien retranscrit !!!! Ahahah
    Non sans rire, c’était effectivement très décevant : incompréhensible et vide de sens.

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