29 Mar

« Se trouver » de Luigi Pirandello à la Colline

A la Colline, un cocktail savoureux est annoncé par l’apposition de trois noms : Stanislas Nordey met en scène Se trouver de Luigi Pirandello et fait appel à Emmanuelle Béart pour le premier rôle. Ce parfait mélange sur le papier suscite une déception à la hauteur de nos attentes – très élevées, il faut le dire. Pour l’expliquer on hésite entre la scénographie, la direction des comédiens et le texte lui-même.

Perdus dans un décor à taille inhumaine, une dizaine de personnages sont réunis chez Elisa Arcuri dans l’espoir de passer la soirée avec la Genzi, célèbre comédienne que chacun s’imagine selon ses fantasmes. Alors que Nina pressent le choc de la rencontre entre la fameuse Donata et Ely, l’excentrique navigateur et artiste, tous discutent et débattent sur des questions de théâtre, concernant l’incarnation du personnage et la sincérité des émotions.

Ils sont interrompus par l’arrivée de Donata Genzi, qui descend avec majesté les marches qui surplombent la scène. Dès lors, dans cet espace géométrique créé par Emmanuel Clolus, ils sont obligés d’évoluer selon une chorégraphie pour répondre à la symétrie du lieu. Ils se placent donc les uns par rapport aux autres grâce aux lignes qui sont tracées au sol, comme des notes de musique sur une partition.

Le corps est également contraint par un face-public constant, souligné par une prononciation précise qui refuse les apocopes, et une gestuelle dans laquelle on perçoit la pâte de Nordey. Les émotions puissantes exprimées par la comédienne en mal de vivre entre ses rôles et la « réalité » sont glacées par la démesure du décor. Obligés de courir pour joindre les deux côtés du plateau, les comédiens sont réduits à des miniatures.

Pour passer du premier au deuxième acte, de « Se donner » à « Se perdre », les régisseurs déplacent ces monstres de blocs en musique. Cette grande machinerie, qui n’est pas sans rappeler Hollywood, crée un nouvel espace, tout aussi disproportionné. Ely et Donata ont fui la soirée d’Elisa et ont pris la mer, malgré la tempête. Rescapés de la mort, on les retrouve vingt jours plus tard dans l’atelier d’Ely, qui cherche à convaincre la comédienne de tout quitter pour lui.

N’aimant pas le théâtre qu’il oppose à la vie et ignorant sa renommée et ses talents, il offre un regard neuf qui séduit Donata. Pourtant, ses hésitations la torturent et cet amour met du temps à l’emporter sur ses engagements. Alors qu’Ely va chercher son oncle pour lui annoncer leur mariage, Donata se retrouve avec Elisa face à de multiples miroirs descendus des cintres. Cette dernière la persuade de se montrer dans son rôle de comédienne à Ely pour plus d’honnêteté.

Une fois encore, dans cet immense atelier, la densité des personnages et de leurs échanges se dilue. Les rares meubles présents ne les fait pas plus interagir avec cet espace qui les noie, et les corps restent irrémédiablement isolés. Même dans les scènes les plus tendre, d’amour ou de consolation, les corps s’échappent, échouent à s’empoigner pour ne faire qu’un. Heureusement, Emmanuelle Béart lâche l’air taciturne qu’elle s’impose depuis le début pour jouer avec plus de vigueur et donner un peu d’humanité à toute cette froideur.

Pour le troisième tableau, « Se trouver », le plateau est moins profond, mais la hauteur des tentures de la chambre d’hôtel qu’il figure ne l’en réduit pas moins. Donata a joué face à Ely qui n’a pas supporté et est parti au deuxième acte, avant de s’enfuir sans attendre son retour. Malgré sa peine, Donata déclame solennellement s’être trouvée dans le théâtre, dans le geste de création.

Cette pièce, étonnamment introspective, n’est pas caractérisée par sa grande théâtralité : elle est davantage faite de paroles que de gestes ou d’actions. Plutôt que de compenser, Nordey pousse cette dimension à son comble en restreignant les corps des comédiens. Ces corps que l’on vient voir pour la vie qu’ils dégagent sont encore plus froids et inaccessibles que s’ils se trouvaient sur un écran.

Alors que le cinéma comble avec des gros plans, cette scénographie a au contraire pour effet de les réduire encore. Notre crainte était de voir Emmanuelle Béart se démarquer trop franchement avec le reste de la distribution, chargée de ses rôles cinématographique ; notre déception relève finalement de cette distance que le théâtre n’a pas abolie, mais qu’il a au contraire agrandie.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Se trouver », rendez-vous sur le site de la Colline.

1 commentaire

  1. Marine Soraya - 31 mars 2012 at 16:10

    Je n’avais lu ta critique qu’en diagonale avant de voir la pièce, histoire d’y aller sans préjugés. Et au final, j’ai pensé à peu près les mêmes choses que toi.

    Le décor gigantesque n’est quasiment pas utilisé, en plus d’avoir été illisible à mes yeux. J’ai à peine compris les nombreuses lignes au sol, mais ton interprétation « partitions » éclaircit un peu. C’est dommage de dépenser autant d’énergie à créer un décor qui n’apporte rien à la pièce : trop en hauteur, les acteurs ne s’en servent pas, ou si peu, et de façon souvent artificielle (la course d’Ely ? Quand il monte les marches de son atelier ? Ou quand ils ouvrent les portes à la fin du 2e acte ?).

    Quant au jeu des acteurs, le fait de jouer face au public peut se justifier par la volonté d’inclure le public, de casser le 4e mur, étant donné le sujet de la pièce, le flottement vie/théâtre. Mais, comme tu dis, ce choix est très figé et compensé par rien, et même au contraire accentué par les décors inhumains. J’ai eu l’impression de voir du théâtre joué au théâtre, alors que (si j’ai bien compris le texte et le livret de la pièce) Pirandello parle de l’articulation vie/théâtre. Et je ne parle pas du jeu corporel d’Ely qui m’a un peu gênée, ce balancement constant sur un pied, même allongé ses pieds ne touchaient pas le sol. Est-ce censé montrer qu’il n’a « pas les pieds sur terre » alors qu’il se réclame de la réalité ? Pas compris.

    La scène finale, elle, est vraiment chouette. Béart se déplace en parlant, ses tirades prennent vie, elle donne corps au texte au sens propre. Et enfin, enfin, un outil de mise en scène clair et lisible : le micro allumé quand elle « joue ». Le concret, parfois, ça a du bon au théâtre.

    Globalement, les acteurs (surtout Elisa !) sont bons, mais comme je te disais, dans un décor plus humble, j’aurais préféré. Cette pièce m’a quand-même fait dire « Faut arrêter de donner autant d’argent au théâtre contemporain, ça nuit à la créativité, là » !

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