21 Mar

« Home » de David Storey aux Amandiers

Vingt-six ans plus tard, Chantal Morel revient au texte de David Storey, Home, qu’elle a mis en scène en 1986 mais qui n’a pas été rejoué depuis. Sa scénographie, très pure, laisse la part belle aux comédiens, qui incarnent avec force des personnages extrêmement touchants. Un beau moment de poésie entre tendresse et mélancolie.

Sur le plateau, deux chaises et une table, sur un sol fait de grosses dalles blanches. Un homme aux gestes malhabiles, Harry, s’étire au soleil avant de prendre place. Il est serein, réjouissant dans son plaisir. Il est bientôt rejoint par un autre homme, Jack, qui lance la conversation et fait tout pour l’entretenir. A demi-mots, ils échangent des propos banals et truffés de proverbes. La vie passée et le dehors sont effleurés, mais en surface seulement. Ce qui les anime, en revanche, c’est de voir passer d’autres personnes et de se rappeler leurs tares.

Alors qu’ils partent en promenade, « pour s’ouvrir l’appétit », deux femmes s’emparent des chaises. Cette fois-ci les propos sont plus francs, plus honnêtes, elles ne sont pas du genre à prendre des pincettes. Leur exutoire est le rire, là où c’étaient les larmes pour les hommes. Avec elles aussi, les ragots sur les autres vont bon train, et elles enrichissent de détails ces histoires qui circulent.

A mesure que ces conversations progressent, il ne fait plus aucun doute que la scène a lieu dans un asile. Ceux qui se trouvent en face de nous ne sont pas les plus aliénés, au contraire. Leur présence résulte plus d’une défaillance sociale ou émotionnelle que d’une véritable pathologie.

Quand les deux couples se trouvent nez à nez, parce qu’il n’y a « que deux chaises pour plus de mille patients », ils sont forcés de discuter un peu. Jack y met en particulier du sien, mais Marjorie les soupçonne de vouloir prendre leurs places. Ainsi, des liens se tissent, et malgré la timidité et la peur de s’engager, on rajoute deux chaises autour de la table. Ensemble, ils essaient de reconstruire quelque chose, quelque chose qui ressemble à l’extérieur, sans cesse présent dans leurs dialogues.

Pour pimenter le tout, il y a également Alfred, jeune catcheur « à qui on a enlevé un bout du cerveau ». Chargé de rentrer les chaises et la table, il met du cœur à sa tâche et dépense toute son énergie sur ce mobilier qu’il porte à bout de bras avec une fierté touchante : on brûle de l’applaudir à chaque fois.

Autour de ce spot, le mieux exposé de tout le jardin, ils se retrouvent tous entre le déjeuner et le thé. Leurs histoires se racontent, se répètent, s’inventent. Chacun a ses manies : l’une pleure toujours à Noël, l’autre dit sans cesse « petit », celui-là a toujours un membre de sa gigantesque famille à citer en exemple et cette dernière remet à plus tard ses projets à cause de ses godasses-qui-lui-font-gonfler-les-chevilles.

Entre curiosité et franchise, chacun cherche à s’assurer que ça tourne « plus rond là-dedans » que chez les autres. Les femmes posent leurs questions sans détour pendant que les hommes esquivent et s’émerveillent de la forme des nuages, entre deux crises de larmes. Le mélange est parfaitement équilibré, entre tendresse et crudité, rire et tristesse.

La simplicité visuelle et sonore de la scénographie est largement compensée par la présence remarquable des comédiens, qui s’emparent du texte et de leurs personnages à bras le corps pour ne faire plus qu’un. Avec eux, on rit, on est touchés, on s’évade dans leurs délires, et pour tout ça, on les remercie du fond du cœur.

F. pour Inferno

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