28 Fév

« De l’acteur » et « Du metteur en scène », Antoine Vitez

De l’acteur

« L’acteur est un poète qui écrit sur le sable. Les deux termes sont exacts. On ne saurait dénier à l’acteur la qualité de poète, ou de romancier – cela pour dire une qualité d’artiste comparable à celle d’un écrivain. Comme un écrivain, il puise en lui-même, dans sa mémoire, la matière de son art, il compose un récit selon le personnage fictif proposé par le texte. Maître d’un jeu de leurres, il ajoute et retranche, offre et retire ; il sculpte dans l’air son corps mouvant et sa voix changeante.

Mais aussi c’est sur le sable. L’édifice ne dure pas longtemps, le vent et les vagues le recouvrent bientôt : il ne demeure que dans la mémoire de ceux qui l’ont vu. A cause de cela même, il devient comme un événement de l’Histoire ; nous nous souvenons des pièces de théâtre comme de ce qui nous est arrivé dans la vraie vie.

C’est comme la guerre et comme la politique. Les événements eux-mêmes disparaissent ; on n’en garde au mieux que des traces, des photos, des bandes magnétiques, des récits, et les témoignages du temps dans les journaux ; l’œuvre elle-même s’efface – la conservation audiovisuelle ne le ressuscitera pas plus – ; on peut écrire sur nos poèmes d’autres poèmes, dans d’autres langues, mais nos poèmes eux-mêmes, de geste et de voix, auront passé comme les victoires, les coups d’Etat, les massacres ou les révolutions.

Ce qui reste, c’est la mémoire de l’événement, et de son effet sur la vie des gens. Naturellement, cette mémoire est changeante, contestable, diverse, d’un témoignage à l’autre, et plus encore quand il s’agit de la mémoire reconstituée, celle que l’on a des événements qu’on n’a pas connus soi-même (ainsi je me souviens de la Commune de Paris, comme je me souviens du jeu de Rachel), et qui nous est autant nécessaire que la mémoire directe, car il faut bien se faire une famille, des ancêtres… Surtout quand on n’en a pas.

Il y a aussi une autre ressemblance entre l’art du théâtre et la guerre, ou la politique : c’est qu’il faut gagner tout de suite. Ainsi les acteurs sont-ils toujours à évaluer l’opportunité de leur action ; elle n’a lieu qu’une fois.

Le trait commun le plus fort est encore la Mort. Tout le rituel du théâtre est comparable à celui d’une armée en campagne. Tu dois prendre la citadelle, même si tu sais que tu n’as pas tous les moyens pour le faire, car ce moment-ci est le seul qui te soit donné. Le temps est compté. Malade, il faut jouer. Sans voix, sans jambes. Obsédé par la superstition du châtiment implacable qui s’abat sur les traîtres, les lâches, les retardataires. Manquer son entrée, c’est mourir.

Certes, je parle par métaphores. Mais je ne fais ainsi que décrire les rêves de tous les acteurs, leurs cauchemars familiers : tu dois jouer, tu n’as pas appris le texte, tu es nu devant l’assistance…

Sent-on bien comme ces métaphores touchent à la réalité ? Le théâtre, métaphore de la guerre et de la politique : guerre dans les familles, politique de salon, ou guerre tout court, Shakespeare ou Marivaux, et la mort à la fin, mort figurée des héros de Molière, défaite d’Arnolphe et d’Orgon, disparition d’Alceste, fausse mort de Scapin, ou mort de Richard II, Hamlet, Oreste, véritable, celle-là, ou pour mieux dire – si l’on prend le point de vue de l’acteur – feinte vraie.

Ce poète, l’acteur, qui écrit sur le sable, jouit de la fuite du temps. De cela seul il jouit : non pas du temps mais de sa fuite.

Il ne peut se recueillir. Dans son temps livre, ou bien il se perd, il erre ; ou bien exerce sa voix, ses muscles ou sa mémoire, pour un rôle à venir. s’il se recueillait trop longtemps, il ne pourrait plus être acteur, le sable lui manquerait. »

[…]

Du metteur en scène

« La mise en scène est l’art de l’interprétation, comme on le dit pour le devin, le médium, l’augure ou l’aruspice. Le metteur en scène interprète les signes laissés sur le papier par les gens des siècles passés (cela s’appelle le texte) ; et aussi, ou surtout, il interprète les mouvements et les accents des acteurs qui sont devant lui sur scène ; il découvre ce qu’ils cachent entre eux, ce qu’ils ont envie de dire. Il leur renvoie leur image, et non point pour ce qu’ils ont cru faire, mais pour ce qu’ils ont fait en vérité.

C’est ainsi qu’il les surprend, les déconcerte, les irrite ou les dirige. Comme si un acteur, parmi eux, un membre du chœur, s’éloignait, sautait dans la salle, observait ses camarades, remontait sur la scène leur dire ce qu’il a vu et compris.

Cette comparaison n’est pas de fausse modestie : le metteur en scène joue la pièce, présent ou absent, mais il ne doit jamais oublier qu’il travaille à sa propre dépossession. Plus, même : tout son travail est de se déposséder.

Le metteur en scène meurt dans l’acteur, enseigne Stanislavski. Et c’est pourquoi certaines ne veulent, en quelque sorte, pas survivre à la pièce une fois jouée ; ils partent dès le soir de la première, incapables de supporter la répétition de gestes qu’ils ne pourront plus changer. Tandis que d’autres, pour la même raison, prolongent l’amère jouissance de la dépossession, interviennent encore jusqu’à la dernière, comme des parents d’enfants trop grands. Exercice d’ingratitude. »

Libération, 13-14 août 1988,

repris avec d’autres textes in Comédie-Française, n°186 (Juillet 1990)

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