21 Juil

« Dans la solitude des champs de coton » de Koltès [extrait]

LE CLIENT

« Si toutefois je l’ai fait, sachez que j’aurais désiré ne pas vous avoir regardé. Le regard se promène et se pose et croit être en terrain neutre et libre, comme une abeille dans un champ de fleurs, comme le museau d’une vache dans l’espace clôturé d’une prairie. Mais que faire de son regard ? Regarder le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé ; c’est pourquoi quand je marchais là où je marchais à l’instant et où je suis maintenant à l’arrêt, mon regard devait heurter tôt ou tard toute chose posée ou marchant à la même hauteur que moi ; or, de par la distance et les lois de la perspective, tout homme et tout animal est provisoirement et approximativement à la même hauteur que moi. Peut-être en effet que la seule différence qu’il nous reste pour nous distinguer, ou la seule injustice si vous préférez, est celle qui fait que l’un a vaguement peur d’une taloche possible de l’autre ; et la seule ressemblance, ou seule justice si vous préférez, est l’ignorance où l’on est du degré selon lequel cette peur est partagée, du degré de réalité future de ces taloches, et du degré respectif de leur violence.

Ainsi ne faisons-nous rien d’autre que reproduire le rapport ordinaire des hommes et des animaux entre eux aux heures et aux lieux illicites et ténébreux que ni la loi et ni l’électricité n’ont investis ; et c’est pourquoi par haine des animaux et par haine des hommes je préfère la lumière électrique et j’ai raison de croire que toute lumière naturelle et tout air non filtré et la température des saisons non corrigée fait le monde hasardeux ; car il n’y a point de paix ni de droit dans les éléments naturels, il n’y a pas de commerce dans le commerce illicite, il n’y a que la menace et la fuite et le coup sans objet à vendre et sans objet à acheter et sans monnaie valable et sans échelle des prix, ténèbres, ténèbres des hommes qui s’abordent dans la nuit ; et si vous m’avez abordé, c’est que finalement vous voulez me frapper ; et si je vous demandais pourquoi vous voulez me frapper, vous me répondriez, je le sais, que c’est pour une raison secrète à vous, qu’il n’est pas nécessaire, sans doute, que je connaisse. Alors je ne vous demanderai rien. Parle-t-on à une tuile qui tombe du toit et va vous fracasser le crâne ? On est une abeille qui s’est posée sur la mauvais fleur,  on est le museau d’une vache qui a voulu brouter de l’autre côté de la clôture électrique ; on se tait ou l’on fuit, on regrette, on attend, on fait ce que l’on peut, motifs insensés, illégalité, ténèbres.

J’ai mis le pied dans un ruisseau d’étable où coulent des mystères comme déchets d’animaux ; et c’est de ces mystères et de cette obscurité qui sont vôtre que sont issues qu’est issue la règle qui veut qu’entre deux hommes qui se rencontre il faille toujours choisir d’être celui qui attaque ; et sans doute, à cette heure et en ces lieux, faudrait-il s’approcher de tout homme ou animal sur lequel le regard s’est posé, le frapper et lui dire : je ne sais pas s’il était dans votre intention de me frapper moi-même, pour une raison insensée et mystérieuse que de toute façon vous n’auriez pas cru nécessaire de me faire connaître, mais, quoiqu’il en soit, j’ai préféré le faire le premier, et ma raison, si elle est insensée, n’est du moins pas secrète : c’est qu’il flottait, de par ma présence et par la vôtre et par la conjonction accidentelle de nos regards, la possibilité que vous me frappiez le premier, et j’ai préféré être la tuile qui tombe plutôt que le crâne, la clôture électrique plutôt que le museau de la vache. »

Laisser un commentaire