21 Mai

Ecrire les ailleurs :
« Les Etats et Empires de la Lune » de Cyrano de Bergerac,
mis en scène par Benjamin Lazar

Travail de recherche dans le cadre du cours d’anthropologie et d’ethno-esthétique d’Hélène Sirven (Paris I).

Ecrire les ailleurs :
« Les Etats et Empires de la Lune » de Cyrano de Bergerac, mis en scène par Benjamin Lazar

L'Autre monde

Questionner la représentation des ailleurs d’un point de vue anthropologique dans une œuvre littéraire datant du XVIIè siècle, c’est ajouter à l’ailleurs diégétique un ailleurs temporel. Marc Augé insiste sur l’importance « de l’ici et du maintenant » dans l’étude anthropologique : celui qui observe constitue le point de départ de l’étude. C’est à travers son regard, son époque et ses codes qu’il va pouvoir étudier l’ailleurs, l’autre, et ce sur le mode comparatif.

Ici, l’étude des ailleurs commence au XVIIè siècle, avec le regard de Cyrano de Bergerac et le contexte si particulier qui l’entoure. Elle se poursuit au XXIè siècle d’un point de vue plus personnel puisque né d’une expérience théâtrale, de la perception du spectacle de Benjamin Lazar à partir de la même œuvre, lors de la représentation du 19 avril 2008 à l’Athénée.

C’est dans cette progression temporelle que la représentation des ailleurs est questionnée : comment dit-on l’ailleurs au XVIIè ? Quelle est la possibilité de créer de l’inconnu à partir du connu à cette époque ? Comment dire un autre temps par le théâtre ? Quel est le rôle du sujet de l’expérience de l’ailleurs, que ce soit le héros-narrateur ou le spectateur ? Quelle esthétique des ailleurs est possible ?

LES ETATS ET EMPIRES DE LA LUNE DE CYRANO : LE FANTASME DE L’AILLEURS

Présentation : un récit de voyage inscrit dans une riche lignée

Les Etats et Empires de la Lune sont à lire en diptyque avec Les Etats et Empires du Soleil, les deux étant réunis sous le titre L’Autre monde. Par ces deux œuvres, Savinien Cyrano de Bergerac s’inscrit dans la longue tradition des récits fantasmés sur les ailleurs. Imaginer un lieu décrit par rapport à celui dans lequel on vit remonte à la Bible, qui décrit le paradis. Il prend aussi place dans la lignée des récits épiques depuis L’Odyssée, car découvrir l’ailleurs est un voyage souvent caractérisé par des rebondissements multiples tels que ceux auxquels est confronté Ulysse. Des œuvres fameuses peuvent finir de situer la démarche de Cyrano dans l’histoire littéraire : Utopia de Thomas More (1516) et Les Voyages de Gulliver de Swift, Les Lettres persanes de Montesquieu, toutes deux de 1721.

Le genre du récit de voyage imaginaire pensé au Moyen-âge prend différentes formes : il hésite entre le déploiement de l’imaginaire scientifique, la recherche de l’effet parodique, le projet satirique et la réflexion philosophique. Souvent, l’ensemble de ces tendances sont toutes présentes mais de façon inégale.

De l’auteur au narrateur : la question du langage comme première appréhension de l’ailleurs

Dans Les Etats et Empires de la Lune, à la première lecture, c’est l’imaginaire scientifique qui semble primer. Il faut rappeler le contexte de crise intellectuelle qui anime les esprits du XVIIè : doxa et savoir sont constamment mis dos à dos. Pour Cyrano, considéré comme un libertin, la doxa est un mal à combattre et le savoir ne se formule plus que sous la forme interrogative. Il met un point d’honneur à entretenir au mieux cette « survie de l’intelligence ». Son projet est d’ « écrire le roman du doute et de la dénonciation des impostures ». Il met ainsi à l’épreuve de façon radicale le monde d’en bas. Cela correspond à ce que Franck Michel dit dans Désirs d’ailleurs : « Le voyage commence là où s’arrête nos certitudes ».

Son propre défi se reporte donc sur le langage : il s’agit de créer « une langue susceptible de rendre compte du monde nouveau, de l’homme nouveau » (Jacques Prévot). Le mélange des genres, la confusion entre indices scientifiques et récit imaginaire et les nombreux jeux avec les mots permis par l’ancien français en témoignent. C’est cette dimension de « héros du verbe » qu’Edmond Rostand reprend quelques siècles plus tard.

L’œuvre, dans sa forme-même, adopte une logique de déplacement, mimant celui du héros-narrateur. Le lecteur manque de repères, tant chronologiques que spatiaux. Le récit prend alors place dans un non-lieu, il est cantonné à l’expérience d’un individu qui raconte.

D’un point de vue diégétique, ce souci du langage est reproduit et devient la première forme de confrontation à l’ailleurs. La langue permet l’échange, la connaissance de l’autre et le partage des savoir. Si elle est différente, il faut trouver d’autres moyens de communiquer.

Ainsi, le langage confronte doublement à l’ailleurs, à ce qui est étranger : le héros-narrateur découvre une nouvelle contrée qu’il cherche à explorer, mais il est aussi reçu par les Séléniens qui sont confrontés à autrui, à alius (racine latine commune à autrui et à ailleurs). Le personnage principal, parce qu’il ne peut s’exprimer dans un premier temps, est réduit à l’état d’animal par les Séléniens qui cherchent à l’identifier : il est aliéné, rendu autre par l’autre. C’est au fur et à mesure de sa maîtrise de la langue qu’il sera reconsidéré et réévalué.

Quand le dialogue est rendu possible, il a une importance majeure dans l’œuvre et prend la forme socratique : il s’agit d’éloigner de l’erreur et, éventuellement, d’atteindre la vérité. En dotant les habitants de la lune d’un langage, Cyrano le remet en cause comme méthode de connaissance. La parole n’est plus l’apanage de l’homme et n’est plus l’indice de sa raison. C’est une idée révolutionnaire pour l’époque, où le langage est au fondement de la distinction entre l’homme et l’animal.

Dire l’ailleurs commence donc avec le langage, celui de l’auteur et celui du narrateur. Benjamin Lazar met particulièrement en valeur cette dimension dans son adaptation théâtrale de l’œuvre, comme on le verra par la suite.

 

La Lune, source de fantasme et de rêve pour le scientifique et pour le philosophe

Au-delà du langage, l’ailleurs est bien sûr thématique. L’exploration de la Lune est un topos classique. Au rêve de se rendre là-bas s’ajoute celui, encore prégnant dans notre société contemporaine, de découvrir une autre forme de vie.

Chez Cyrano, ce fantasme s’inscrit dans l’essor de l’observation astronomique depuis Copernic, Kepler et Galilée. Pourtant, Cyrano dépasse ces penseurs et sort du géocentrisme (et même de l’héliocentrisme en concevant l’infini) en comparant la Lune et la Terre et en se demandant si elles ne sont pas mutuellement la Lune de l’autre.

Si l’on revient à la pensée philosophique qui sous-tend le récit, monter sur la Lune et l’explorer, c’est aussi se détacher des préjugés de la Terre. Sans atteindre la sagesse ou la vérité, en s’en approchant simplement, le héros-narrateur acquiert ce qui est fondamental à un penseur selon Cyrano, à savoir, la distance critique. La Terre, par opposition à la Lune, devient le lieu de l’ignorance acceptée.

Le récit du héros-narrateur donne vie à un désir de l’humanité, de la même façon qu’Icare avait essayé de voler. Le voyage de l’univers devient l’épanouissement de la liberté, la délivrance de l’enfermement terrestre. Sa rechute sur la Terre donne à croire que tout cela n’est qu’un rêve, si n’était son second voyage vers le soleil.

Dans l’imaginaire du XVIIè siècle, l’ailleurs est aussi bien celui du Nouveau Monde, découvert deux siècles plus tôt, que celui qui entoure la planète Terre. Depuis l’Antiquité, le ciel et les astres nourrissent les fantasmes les plus grands. Reste encore à imaginer comment s’envoler.

 

Le voyage : initiatique ou cauchemardesque ?

Le souci de se déplacer dans l’univers, de s’envoler, est le point de départ de l’œuvre, même s’il n’est qu’une étape dans le parcours du narrateur. Suarès dit « le voyage est encore ce qui importe le plus dans le voyage ». C’est d’autant plus vrai qu’ici il faut concevoir un moyen de s’envoler, de s’élever dans les airs. L’ingéniosité du héros est nourrie de poésie pour son premier envol, comme le souligne Benjamin Lazar.

Dans un premier temps, le héros atterrit dans le Nouveau Monde, l’actuel Canada. Celui-ci n’est rien d’autre qu’un redoublement de la France et permet d’introduire un nouveau lieu où règne la doxa, miroir du pays d’où est parti le héros mais dont peu d’échos nous sont encore parvenus. La Lune, au contraire, apporte des réponses décisives sur la nature, la matière, le mouvement, le vide, la génération, le minéral, le végétal, l’animal, l’infinité, la finitude, l’éternité, l’éphmère, la vie, la mort et l’amour.

Aussi positif cela puisse paraître, le voyage du héros, d’apparence initiatique, tourne au cauchemar : du Canada, il passe au Paradis terrestre, c’est-à-dire la Lune, dont il est puni pour son franc-parler. Nouvel Adam, il devient la figure de l’homme déchu.

Au cours de ses pérégrinations et à travers son regard et ses dialogues, on découvre des tribus indigènes dont les différences et les points communs en disent long sur les deux mondes confrontés. C’est un roman comparatif, de la relativité. Jacques Prévot note : « où qu’il aille, l’explorateur du vrai court le risque du pire ». Racisme, puissance de l’arbitraire, volonté d’exclusion apparaissent comme les produits spontanés de toute société organisée.

Dire l’ailleurs : la dialectique entre le connu et  l’inconnu

Cyrano, à travers son texte à la nature ambigüe et fuyante, propose un traitement particulier de l’ailleurs. Il transforme l’impossible en invraisemblable en créant un monde d’après le patron du monde qu’il connaît. Ce mode de construction, fondé sur la comparaison, est le seul moyen possible d’imaginer l’ailleurs : on ne peut inventer quelque chose à partir de rien, concevoir un monde sans un schéma préalable. Tout se dessine donc par rapport au connu.

L’inconnu, du fait même qu’il est inaccessible, est source de toutes les créations. Pour autant, cette création est limitée par le connu. C’est une dialectique continuelle de l’un à l’autre. Ainsi l’étranger a beau être différent, il est plus ou moins composé de quatre membres et des organes à l’origine des cinq sens. En tant que premier roman de science-fiction, Les Etats et empires de la Lune ouvrent la voie des déformations sensorielles et physiques pour une exploration du monde plus grande : il imagine ainsi de nombreuses machines volantes, un livre qu’on « lit avec les oreilles », des repas réduits à des fumées odorantes…

Il se sert donc aussi bien de la science que d’œuvres connues de son temps auxquelles il renvoie à l’intérieur même de son récit. Cette richesse de la parole et de l’imagination trouvent un écho encore grand dans notre modernité. La Lune a beau avoir été approchée, l’imaginaire qui y est lié reste important. Le lecteur ou spectateur ne peut donc que s’émerveiller d’une telle inventivité et faire l’épreuve des ailleurs par la lecture et par le théâtre.

LA MISE EN SCENE DE BENJAMIN LAZAR : DIRE UN AUTRE TEMPS

L’esthétique baroque au service de l’ailleurs temporel

Benjamin Lazar a décidé de s’emparer de ce texte et de l’adapter à la scène : il a sélectionné des extraits et en a assuré les transitions par le recours à la musique. Le travail d’adaptation est central, car le passage d’un récit de voyage à la scène est une démarche de translation, de vectorisation. D’une lecture subjective d’un texte en ancien français, complexifié par des références scientifiques aujourd’hui désuètes, on passe à une réception collective, guidée par la mise en scène.

Il s’agit pour Benjamin Lazar, seul sur scène avec deux musiciens, de dire l’ailleurs. Cet ailleurs est double dans le spectacle : au niveau du héros qu’il incarne et au niveau de l’esthétique dont il se sert.

Dans cette mesure, il participe à la mouvance actuelle de redécouverte de l’esthétique baroque. Disciple d’Eugène Green, il met en œuvre les principes que le maître a mis en place dans La Parole baroque. Aussi critiquée cette démarche de retour en arrière soit-elle, elle devient très intéressante quand on questionne l’ailleurs temporel.

Choisir de mettre en scène un texte selon les codes dramaturgiques du XVIIè c’est prendre le risque de faire des erreurs. L’esthétique théâtrale a la forme d’une tradition orale, on trouve ainsi très peu de traités sur la diction de l’ancien français. Seuls quelques traits généraux nous sont parvenus et suffisent à rompre avec notre modernité et nous faire percevoir un autre temps.

La mise en scène de la langue 

Ainsi, Lazar a monté un spectacle éclairé uniquement à la bougie, comme c’était le cas à la cour de Louis XIV. Aux lustres chargés de bougies s’ajoute la rampe qui longe le bord de la scène. Cet éclairage particulier permet de structurer les visages blanchis et de déterminer les déplacements des comédiens : il devient inconcevable dans ces conditions de tourner le dos à la source lumineuse  -d’autant plus quand le roi assiste à la représentation.

Une autre particularité, qui saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles des spectateurs que nous sommes, est la réhabilitation de l’ancien français. Cela crée un effet d’étrangeté aux premières secondes, avant que l’oreille ne s’habitue à cette musicalité nouvelle. Tout en comprenant le texte parfaitement, le spectateur perçoit une distance, non pas abrupte et formelle, mais discrète et subtile. Plus d’une fois, la prononciation d’un mot le ravive et lui donne une nouvelle coloration.

Ce langage ni tout à fait familier ni tout à fait différent introduit une certaine distance, un transport de l’esprit qui doit se montrer attentif. La musicalité de cette langue, montrée par la mise en partition de certains vers par Eugène Green, correspond particulièrement à l’œuvre de Cyrano, où les Séléniens parlent en musique et dont les noms ne sont rien d’autre que des notes de musique.

Cette diction primordiale dans le désir de dire un autre temps est redoublée par une gestuelle très précise. L’amour, le soleil, et de nombreux sentiments sont exprimés par des mouvements, de l’ensemble du corps à chacun des doigts. Ceux-ci sont mis en valeur par la source lumineuse unique et le blanchiment des mains.

Un geste tout particulier a retenu mon attention dans la mise en scène des Etats et empires de la Lune : au tout début, le héros-narrateur, pour s’envoler, attache tout autour de son corps des fioles pleines de rosée que la chaleur du soleil va attirer jusqu’à lui. Le comédien monte sur un escabeau de bibliothèque et fait le geste de casser des fioles pour réguler son vol. A ce moment-là, ses paroles s’accompagnent de gestes très fins et précis de la main. Green décrit dans son manuel : « le petit doigt qui se dresse au-dessus du poing plié se donne par ce geste le pouvoir d’expliquer des choses subtiles ».

De plus, cette parole et ces gestes sont encore redoublés par les instruments de musique, tantôt mimétiques, tantôt interprétant des pièces à part entière. Au moment précis du récit des fioles de rosée, le spectateur entend un son très discret et cristallin. Cette présence-absence active l’imagination qui ne peut s’appuyer sur un décor construit et figuratif.

Le rôle de l’imagination : retour à une individualité propre aux ailleurs

Le rôle de l’imagination dans la représentation d’un monde étranger est en effet déterminant dans le décor minimal mis en place. On trouve sur scène un escabeau, une chaise, un pupitre de travail. Ils deviennent, grâce à la parole, la gestuelle et la musique des machines volantes, des prisons, des cheminées et tout ce qui est invoqué dans le roman. Ce pouvoir transfigurant du théâtre ne prend alors sens qu’à travers l’imagination sollicitée du spectateur.

Cela le ramène à son individualité, proprement constitutive des ailleurs. De fait, en étant déterminé par un ici et un maintenant, l’ailleurs est très subjectif. L’ethnologue a beau tenter de trouver des méthodes scientifiques et les revendiquer, c’est son regard qui permet de dresser la comparaison, de dire les points communs et les différences.

Penser l’ailleurs c’est composer avec le connu et l’inconnu. Ici, Lazar nous donne le minimum et le maximum pour composer. L’épuration est primordiale pour permettre de penser l’imaginaire de Cyrano et de nous faire voyager vers la Lune. L’inconnu, l’étranger n’étant pas une donnée essentielle, mais un état variable, il correspond bien à l’imagination et à ce que le théâtre peut provoquer.

Des auteurs comme Louis-Ferdinand Céline ou Michel Leiris ont pu montrer que le voyage physique à l’étranger ne les a renvoyés qu’à eux-mêmes. Il en résulte que le rêve et l’imagination deviennent la source première et peut-être unique pour atteindre des ailleurs. Le déplacement, la confrontation n’est plus aussi efficace que le voyage intérieur. D’où la puissance de la Lune dans notre imaginaire et la force du théâtre et de la littérature par rapport au cinéma ou au réel pour voyager.

Franck Michel dans Désirs d’ailleurs tend à montrer que l’ailleurs est moins un lieu qu’un sentiment. Sentiment qui naît de la confrontation à l’autre mais qui peut se réduire à une rencontre. Assister au spectacle de Benjamin Lazar est découvrir des ailleurs pluriels. L’esthétique de son spectacle permet de renvoyer le spectateur à lui-même, de créer un ailleurs à partir d’une base commune. L’obscurité de la scène, la langue pas tout à fait familière et la substitution des décors par les gestes et la musique sont autant d’éléments qui stimulent, qui posent le cadre d’un voyage.

Bibliographie :

– Savinien Cyrano de Bergerac, L’Autre monde, Folio, coll. « Folio classique », 2004.

– L’Autre monde ou les Etats et empires de la lune, d’après Savinien Cyrano de Bergerac, adaptation et mise en scène de Benjamin Lazar, présenté à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet, du 10 au 26 avril 2008.

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