15 Juin

« Du côté de chez Swann » de Marcel Proust

A la recherche du temps perdu de Proust, ce sont beaucoup de préjugés : on dit que c’est une autobiographie, que les phrases sont interminables, que l’œuvre est déstructurée et même inachevée. Les sept tomes qui composent la Recherche n’ont jamais vraiment fait l’unanimité, et ce, dès la parution de l’ouvrage.

Lorsque la maison d’édition Ollendorf lit le manuscrit, Proust reçoit une réponse, devenue fameuse : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ». Pourtant, Proust trouve des éditeurs pour son manuscrit, sensibles à sa grandeur.

La Recherche, c’est avant tout l’histoire d’une « vocation d’écrivain ». Jamais l’auteur n’a prétendu écrire son autobiographie à la manière de Chateaubriand ou de Rousseau. Ici, si la mémoire est centrale, c’est une faculté non maîtrisée, involontaire, qui s’exerce sur le mode de la réminiscence sensitive. C’est à partir d’un goût, d’une odeur, ou d’une silhouette, par les cinq sens et le corps enfin, que le narrateur se souvient, qu’une foule d’éléments du passé revient à son esprit.

Les premières expériences de cette mémoire, sans cesse mise à distance et analysée, se trouvent dès le premier tome, Du côté de chez Swann. Dans l’état créatif qu’est la rêverie, le narrateur laisse venir à lui les souvenirs pêle-mêle, au rythme de ses pensées. L’épisode de la madeleine est devenu le symbole de ce mode d’évocation mnésique : lors d’une journée quelconque, le narrateur se rappelle, par le goût, les après-midi qu’il passait chez sa tante Léonie, qui lui donnait un morceau de madeleine trempée dans son infusion de thé.

Ce qui montre bien que Proust n’est pas dans la mélancolie du temps passé, c’est que ses premiers brouillons dévoilent qu’il s’agissait de pain grillé. L’hypothèse est qu’il a préféré parler d’une madeleine pour sa rondeur, sa douceur et sa forme maternelle. Déjà, l’auteur introduit ses préoccupations esthétiques, qu’il développe dans le dernier tome de la Recherche.

Dans ce premier volet, le lecteur est plus d’une fois dérouté. La narration commence in medias res au moment du coucher à Combray. C’est l’occasion d’introduire rapidement le personnage de Swann, incontournable par la suite, alors qu’il venait priver l’enfant du bonsoir maternel, tant attendu. Le narrateur nous présente cet ami de ses parents comme un double, un modèle qu’il suit de près. C’est ainsi que l’on peut justifier l’importance donné à « Un amour de Swann », roman dans le roman.

Le narrateur s’efface et sert, par sa parole et sa mémoire, l’histoire de l’amour désaccordé d’Odette et de Charles Swann. On y voit des airs de Dumas Fils ou de Nerval : les rapports de supériorité passent de l’un à l’autre, selon l’amour, l’indifférence ou la jalousie. Pour Proust, c’est l’occasion de nous donner un premier portrait des salons mondains de son époque, et d’en faire la dérision, à travers le personnage de Madame Verdurin.

Cet amour annonce en réalité la troisième partie du premier tome, « Noms de pays : le nom », dans laquelle c’est au tour du narrateur de vivre un amour impossible, avec la fille de Swann. Ici le parallèle devient évident : Swann est un alter ego, une projection du narrateur adulte. Les deux lient fortement l’amour à l’art et le voient transcendé par ce dernier. On perçoit déjà quelques réflexions générales de Proust sur l’architecture, la musique, le temps, les noms et leur signification.

Certes, on a recensé une phrase de 44 lignes, certes le narrateur dit « je », et l’organisation de l’œuvre peut échapper au lecteur. Pour autant, dans ce premier tome, Proust a posé les fondements nécessaires aux développements qui vont suivre, aussi bien dans l’introduction des personnages, que dans celle des thématiques et enfin des différents styles employés. Il le dit à sa façon : « Je suis comme quelqu’un qui a une tapisserie trop grande pour les appartements actuels et qui a été obligé de la couper ». Il faut donc se lancer dans la suite de la Recherche pour que le tout fasse sens.

F.

« Longtemps je me suis couché de bonne heure »

« Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissés tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie »

« Le style n’est nullement un enjolivement comme croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est – comme la couleur chez les peintres –, une qualité de la vision, la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c’est de nous faire découvrir un univers de plus. »

« Comme dans ce petit jeu japonais où l’on trempe de ténus bouts de papiers qui, aussitôt plongés dans le bol, s’étirent, se contournent, deviennent des fleurs, des personnages, toutes les fleurs de son jardin, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église, et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardin, de sa tasse de thé ».

4 commentaires

  1. Cach - 16 juin 2010 at 0:40

    Merci pour cette magnifique critique ! En ce moment je suis pour ma part dans un autre ouvrage : « A la recherche du lapin perdu »…

  2. Oli - 16 juin 2010 at 11:02

    Je comprends mieux l’œuvre de Proust.
    Merci et Bravo !

  3. Cédric - 28 mars 2011 at 18:24

    Quel style, ma chère F. ! Tu écris divinement bien, et cet article est ma foi très intéressant. J’apprécie aussi la petite blague, dans les mots clés, avec Dave… 🙂

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